Voix 2

Nous écou­tons de la musique au salon, lorsqu’Ap­lo remar­que:
-Tu entends?
-Quoi?
-Un son aigu, minus­cule!
-C’est dans le morceau.
-Non, ça vient d’ailleurs.
Luv se con­cen­tre. Elle n’en­tend pas. Moi non plus. Aplo nous fait lever du canapé, il le déplace, trou­ve une malle à jou­et, retire le cou­ver­cle, fouille, exhibe un valise à bou­tons col­orés, la tient devant nous. Au bout de quelques sec­on­des, une mes­sage sort du ven­tre de la valise. J’éteins la musique. Même dans ce silence, j’ai de la peine à percevoir le son.
-Petit déjà, tu cap­tais les ultra-sons.
De mon côté, depuis qu’a explosé le pavil­lon de mon oreille gauche, j’en­tends moins bien. Cepen­dant, chaque fois que j’ai réal­isé un audio­gramme à l’hôpi­tal, le médecin m’a assuré que j’avais une ouïe par­faite. Dans l’im­mé­di­at, le prob­lème est que le son émis par la valise, quand bien même aurais-je pu l’en­ten­dre depuis la cham­bre à couch­er — ne ressem­ble pas à la voix de fille que j’ai enten­du pronon­cé l’autre nuit “I AM AWAY”.

Electrototalitarisme (suite)

La déca­dence cal­culée des moyens cri­tiques que promeu­vent les écoles d’É­tat s’ac­com­pa­gne du per­fec­tion­nement de lan­gages math­é­ma­tiques réservés. Sont prélevés sur le stock des apprenants les esprits aptes à faire pro­gress­er les recherch­es sci­en­tifiques mis­es au ser­vice des visées finan­cières et tran­shu­maines d’une minorité au détri­ment du tra­vail général de la pen­sée conçue comme une méth­ode de réduc­tion des risques et d’amélio­ra­tion du bien-être. Ce trav­es­tisse­ment du pro­jet libéral d’é­gal­ité réelle tel que défendu par les Droits de l’homme des deux révo­lu­tions améri­caines et français­es témoigne de l’as­cen­dant abso­lutiste du groupe marc­hand sur les représen­tants poli­tiques. Tenus une fois de plus dans l’his­toire par ses créanciers, les États se voient assign­er pour tâche l’en­tre­tien d’un dis­cours de pro­pa­gande autour des valeurs libérales qui lim­ite dans le peu­ple la per­cep­tion de l’en­tre­prise d’ex­clu­sion dont il fait l’ob­jet de la part de la minorité marchande. Celle-ci, comme tout pou­voir venu à matu­rité, conçoit sa rela­tion avec le reste des vivants sur le mod­èle de la secte, le tout du corps social devant être sac­ri­fié pour l’as­somp­tion des élus. Quand les maîtres de la finance et de l’élec­tron­ique auront épuisée les pos­si­bil­ité de la vie dans le temps et l’e­space, ils pour­suiv­ront leur exis­tence sous une forme syn­thé­tique. Alors que pour un Con­dorcet, le souci de mis en com­mun des con­nais­sances des savants était une con­di­tion néces­saire de l’aboutisse­ment du pro­jet de citoyen­neté uni­verselle, ce même pro­jet, van­té au quo­ti­di­en par la doc­trine offi­cielle des États con­tem­po­rains (et par­ti­c­ulière­ment les plus anciens — Hol­lande, Angleterre, Alle­magne, France — qui se revendiquent du social­isme tech­nocra­tique), leur per­met d’ap­pa­raître aux yeux du peu­ple, au sein même de cette rela­tion dia­bolique nouée avec le le groupe marc­hand, comme le père pro­tecteur face au père fou­et­tard. Devant l’é­ten­due de la cat­a­stro­phe sociale qui s’an­nonce, une telle phrase de Con­dorcet sem­ble plus que jamais révo­lu­tion­naire: “Les savants (pour éten­dre le champ séman­tique du terme, mieux vaut écrire “les sachants”) ont pour fonc­tion d’é­clair­er l’opin­ion d’un peu­ple qui délibère et croit à l’ef­fi­cac­ité démoc­ra­tique de la parole échangée sur la place publique” (Frag­ment sur l’At­lantide ou Efforts com­binés de l’e­spèce humaine pour le pro­grès des sciences) 

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Entre­prise d’écri­t­ure du passé.

Voix

Silence éton­nant de ce faubourg. Ce sont les vacances. D’ailleurs, les stores bais­sés témoignent de l’ab­sence d’une par­tie des locataires, mais tout de même, pas un écho de voix, à peine quelques moteurs loin­tains: de grosse cylin­drées glis­sent à seize kilo­mètres heures à tra­vers l’ur­ban­i­sa­tion (à cette vitesse, le feu affiche un “smile”). Des sap­ins géants immo­biles dans l’air chaud, un coq qui chante, une éoli­enne qui brasse au-dessus de l’hori­zon. Avec la nuit, le sen­ti­ment d’isole­ment spa­tial s’ac­croît. Je dors douze heures. Au milieu de cette longue tra­ver­sée, vers trois heures du matin, une voix me tire de mon som­meil. Je me dresse dans le lit. J’es­saie de savoir d’où cela peut venir. Impos­si­ble à dire. Pas de l’ap­parte­ment, certes. Ni de l’ex­térieur: la dou­ble-fenêtre ne laisse pas pass­er le moin­dre son et pour ce qui est de l’iso­la­tion ver­ti­cal et hor­i­zon­tale, elle est par­faite. Or, une voix de fille a chu­choté: I AM AWAY.

Images

A Unter­föhring, dans les faubourgs de Munich, chez nos amis serbes. Ils par­tent pour Mem­ming puis les Alpes, nous restons seuls dans l’ap­parte­ment. L’ensem­ble du mobili­er ne vaut pas cinquante euros. Hormis deux icônes sous lesquelles pen­dent des bou­gies votives, les murs sont nus. Je cherche les traces de clous, imag­i­nant qu’ils ont décroché pour que nous soyons à l’aise. Non, ils vivent dans le blanc. La con­som­ma­tion d’im­ages via les télé­phones et tablettes rend peut-être pénible la vision d’im­ages fix­es accrochées aux murs?

Joe

Davie, lors du repas pris à Toulouse, nous par­lait de ses derniers investisse­ments. De l’un de ses anciens col­lègues, véri­ta­ble bour­reau de tra­vail, il dit:
-J’ai pleine­ment con­fi­ance dans son pro­jet de ges­tion élec­tron­ique de réseau urbain à des­ti­na­tion de la mairie de Lon­dres, c’est pourquoi j’ai acheté pour cent mille livres ster­ling d’ac­tions de la start-up.
Comme j’es­saie percer le motif de sa con­fi­ance, il explique:
-C’est sim­ple, si mon col­lègue Joe est de la par­tie, je sais qu’il ne lâchera jamais. Le seul risque est qu’il meurt. Joe est un homme qui tra­vaille douze heures par jour. Quand il prend deux semaines de vacances, une fois par an, en août, il dort les dix pre­mier jours”.

Liaison

A con­stater le désor­dre gran­dis­sant, il est évi­dent que nous sommes à la veille d’une éclipse durable de la lib­erté. Qui espère l’a­n­ar­chie doit entretenir l’ordre.

Ravensburg 2

A la table prochaine, une famille alle­mande, raide, heureuse, expres­sive et dis­ci­plinée. Ils man­gent de la Foca­cia. Les enfants, un garçon et une fille de dix et huit ans, petits, blonds, lui coupe brossée, elle por­tant la nat­te, sont autorisés à manger avec les mains. Cha­cun a son verre de bière. 

Ravensburg

Les Alle­mands, maîtres de civil­i­sa­tion; voilà ce qui vient à l’e­sprit du promeneur qui chem­ine dans la ville médié­vale de Ravens­burg. Les habi­tants roulent à vélo, revê­tent l’habit pour déje­uner sur le trot­toir. Ils salu­ent, vont en famille ou deux par deux, boivent, s’a­musent et tra­vail­lent comme s’ils étaient à la fête. De l’eau coule dans un canal, plan­tées par les voisins, les fleurs poussent pour l’a­gré­ment du quarti­er, les rares voitures roulent au pas et en silence. Devant tant de per­fec­tion, le doute s’insin­ue: s’ag­it-il d’une représen­ta­tion? Oui et non — c’est une terre favorisée, une ville petite, et de ce lieu ancien et beau, cha­cun assume l’héritage. C’est ce qu’il con­vient d’ap­pel­er “civil­i­sa­tion”. Com­ment com­pren­dre alors cette impor­ta­tion décidée, encore plus choquante dans cet envi­ron­nement cul­tivé, peut-être unique au monde, d’êtres à l’é­tat demi-sauvage prélevés sur les stocks du con­ti­nent africain? Nom­breux, isolés, hagards, les bras bal­lants, la face pat­i­bu­laire, chaussés et habil­lés comme des papes par les mar­ques inter­na­tionales, ils déam­bu­lent sans fin, mi-jubi­la­toires mi hon­teux. Au pays de la rai­son, il doit en exis­ter plus d’une à leur présence; je priv­ilégie celle-ci: leur inté­gra­tion par iner­tie par­mi les femmes les moins favorisées du peu­ple afin de pro­duire de la force de tra­vail comme on pro­dui­sait autre­fois de la chair à canon.

Obertor

L’hôte­lier nous attribue un apparte­ment. Le salon,en décroche­ment de façade donne à la fois sur la Porte d’En-haut, tour médié­vale de base car­rée qui garde l’en­trée Nord de Ravens­burg, et la Mark­strasse où le same­di les maraîch­ers des rives du lac instal­lent leurs étals de fram­bois­es, de champignons et de pommes (plus bas, à l’abri du Rathaus, les bouch­ers gril­lent des sauciss­es). La cham­bre est tapis­sée de bois noble, des pein­tures encadrées de vieil or sont accrochées au-dessus du canapé. A se tenir à la fenêtre, on s’at­tend à voir Nar­cisse et Gold­mund entr­er en ville après une marche à tra­vers les collines et verg­ers du Bade-Wurtenberg.