La plupart des carnets offerts sur l’étalage étaient endommagés. Soit la tranche était décousue, soit le rouge de la couverture passait. Cependant, en prévision d’un long voyage, il me fallait en acheter trois. Je choisis les meilleurs. C’est alors que je reconnus mon écriture. Un petit texte, tracé de ma main, au stylo, figurait en première page du carnet le mieux conservé. Avec ce titre: Prison.
J’appelle la vendeuse. Elle se saisit du carnet, comme moi constate:
-Vous l’aurez perdu lors d’une précédente visite !
-C’est impossible, il y a un instant, j’ignorais tout de cette papeterie!
La vendeuse, persuasive:
-Quelqu’un l’aura volé à votre domicile pour le placer ici…
Je garde le silence et raisonne: d’abord, personne ne sait l’adresse de mon domicile; moi-même, je ne suis pas certain d’en avoir un; enfin, si quelqu’un s’était avisé de me soustraire un carnet, je n’aurai pas tardé à m’en apercevoir — ces derniers temps, j’ai peu écrit.
Comme la vendeuse s’en retourne, je manipule le carnet incriminé. Je m’aperçois alors que le texte n’a pas été tracé au stylo, il s’agit de la reproduction imprimée d’un fragment du manuscrit original.
Carnet
Mesure du temps
Sondermeierstrasse, cette barrière devant laquelle je cours. Il y a trois ans, son propriétaire repeignait. L’été dernier, comme je la longeais une fois de plus, je me souvenais de l’homme, accroupi, le pinceau à la main, un pot à ses côtés. Cette année, des cloques commencent de marquer les planches hautes. Si je reviens dans le quartier l’année prochaine et que ma course m’amène ici, nul doute que je ne retrouve le propriétaire, le pinceau à la main, occupé à rénover sa barrière.
Rêve 3
Le long du lac, à pied, à l’aube, en compagnie de mon ami juif de Madrid, Daniel Bensadom. Je me jette à l’eau. Avant de m’éloigner à la brasse du quai, je revêt mes lunettes de de natation. Après plusieurs tentatives, je vois qu’elles sont trop serrées et prennent l’eau. Je me propulse sur quelques mètres. Bien que l’eau soit transparente, les coques et les quilles des bateaux au mouillage dans la rade m’effraient. Un livre apparaît sur ma droite. Son titre est: C pas comme C. Or, il est en espagnol. Je fais quelques brasses en direction du large quand j’aperçois qui arrivent vers moi deux classes d’élèves précédées de leurs maîtres. Les enfants marchent sans peine, droit dans l’eau. Ils se rendent à l’école.
Rêve 2
Dans quelques minutes, je vais donner une conférence sur la Chine devant un auditoire nombreux. Bien que je n’aie rien préparé, je crois pouvoir m’en tirer. Je récapitule: les réformes de Deng Xiao Ping, l’économie de marché et le monopartisme, les régions franches, la pollution, la reconfiguration urbaine de Pékin, les émeutes, les enjeux de la robotisation, le ralentissement de la croissance… Pour m’apercevoir que l’enjeu est ailleurs. Le chargé de relations me place face à un gâteau épais formé de pièces molles telles que hamburgers de chewing-gum, toasts, crêpes ou spirales de réglisses. Chaque pièce est à double. En les agençant dans le bon ordre, elles forment cet édifice parfait qui évoque un gâteau. Je m’attaque au problème, lorsque l’interprète chinois vole à mon secours: “vous avez de la chance Monsieur Friederich, le parti a décidé de vous laisser la nuit pour réfléchir!”
Homme nu
Au jardin anglais, au milieu de la grande pelouse qui flanque le Schwabinger bach, mais a vue des touristes, un homme nu, bien fait. Les mains sur les côtes, il toise les promeneurs, il se montre. S’il est vu, je ne sais pas, car sa simple présence suffit à créer le vide. Cependant, il s’écoule de tous horizons des chalands de vingt nationalités, parmi lesquels ces touristes du pétrole, noires comme des corbeaux, peinant derrière leur mâle. Nous l’avons vu cet homme nu vendredi et samedi. Il tient son rôle, par moment il décapsule une bouteille de bière et boit avec ostentation.
Pommes
Au supermarché du village, devant ces pommes jaunes, calibrées, brillantes, vendues par lot de dix, je retiens Gala:
-Elles n’ont pas l’air bonnes!
Trop tard, les voici dans notre caddie. Peu après, elles sont dans la coupe à fruits. La semaine suivante, nous quittons l’Andalousie pour les Pyrénées — avec les pommes. Toujours aussi jaunes et rondes, elles occupent le plan de travail de notre cuisine, puis embarquent dans le coffre de la BMW à destination de Toulouse. Six jours passent, elles sont de retour dans les Pyrénées. Je les compte: il y en a toujours dix. Je ne me reproche rien, ma première réaction préfigurait mon attitude: je n’en mangerai pas. Gala s’était récrié: tu dois manger des fruits! Sonne l’heure du départ pour la Suisse. Comme Gala ne veut rien amener chez son fils, elle fourre les pommes dans un sac à commissions avec un chou, du céleri, un pot de miel, un demi paquet de café. Celui-ci reste chez Mamère, dans l’entrée de la ferme, pendant quatre jours, après quoi il regagne le coffre de la voiture. Depuis sept jours que nous sommes à Munich, les pommes sont là, dans un panier d’osier, inchangées, rondes et solides comme le premier jour. Nul doute, ce sont d’excellentes pommes, elles font illusion. L’avenir dira si elles tiendront le retour en Andalousie