Lire l’article que vous consacre un journaliste est une drôle d’expérience. Surtout s’il prétend établir une portrait psychologique pour définir l’œuvre plutôt que l’inverse. Se dessine alors sous vos yeux une figure du double et force est d’admettre que c’est peut-être bien celle-ci dont vous êtes affublé lorsque, faisant irruption sur la scène du monde (le moins possible), vous échangez avec autrui le lot de gestes et de paroles qu’impose la bienséance, confirmant de la sorte l’existence d’un auteur dont le caractère fantasmatique tient à l’élaboration partagée entre des ayant-voix au chapitre.
Criminels
Dans le jargon des mondialisateurs encravatés, “migrant” désigne de pauvres hères qui, intégrés à la société occidentale au titre d’esclaves, alimentent les filières de production industrielle et sexuelle selon le principe du jeu de l’avion. La citoyenneté leur est d’emblée reconnue puisque le statut d’égalité n’a plus de sens là où l’argent est le critère unique de hiérarchisation. Que ces individus corvéables soient sans alphabet importe peu. Seule compte leur capacité énergétique conformément au modèle ancien du métèque d’empire. Ils sont jugés rentables par les mondialisateurs s’ils font remonter les avantages de leur débauche de force au sommet de la pyramide. Leur programme d’emploi est bref; après usure, ils seront remplacé par d’autres “migrants” identiquement prélevés sur le stock des pays périphériques. Ensemble ces individus ont pour tâche de garantir que les privilèges des mondialisateurs seront conservés intacts jusqu’au point de rupture du système.
Carnet
La plupart des carnets offerts sur l’étalage étaient endommagés. Soit la tranche était décousue, soit le rouge de la couverture passait. Cependant, en prévision d’un long voyage, il me fallait en acheter trois. Je choisis les meilleurs. C’est alors que je reconnus mon écriture. Un petit texte, tracé de ma main, au stylo, figurait en première page du carnet le mieux conservé. Avec ce titre: Prison.
J’appelle la vendeuse. Elle se saisit du carnet, comme moi constate:
-Vous l’aurez perdu lors d’une précédente visite !
-C’est impossible, il y a un instant, j’ignorais tout de cette papeterie!
La vendeuse, persuasive:
-Quelqu’un l’aura volé à votre domicile pour le placer ici…
Je garde le silence et raisonne: d’abord, personne ne sait l’adresse de mon domicile; moi-même, je ne suis pas certain d’en avoir un; enfin, si quelqu’un s’était avisé de me soustraire un carnet, je n’aurai pas tardé à m’en apercevoir — ces derniers temps, j’ai peu écrit.
Comme la vendeuse s’en retourne, je manipule le carnet incriminé. Je m’aperçois alors que le texte n’a pas été tracé au stylo, il s’agit de la reproduction imprimée d’un fragment du manuscrit original.
Mesure du temps
Sondermeierstrasse, cette barrière devant laquelle je cours. Il y a trois ans, son propriétaire repeignait. L’été dernier, comme je la longeais une fois de plus, je me souvenais de l’homme, accroupi, le pinceau à la main, un pot à ses côtés. Cette année, des cloques commencent de marquer les planches hautes. Si je reviens dans le quartier l’année prochaine et que ma course m’amène ici, nul doute que je ne retrouve le propriétaire, le pinceau à la main, occupé à rénover sa barrière.
Rêve 3
Le long du lac, à pied, à l’aube, en compagnie de mon ami juif de Madrid, Daniel Bensadom. Je me jette à l’eau. Avant de m’éloigner à la brasse du quai, je revêt mes lunettes de de natation. Après plusieurs tentatives, je vois qu’elles sont trop serrées et prennent l’eau. Je me propulse sur quelques mètres. Bien que l’eau soit transparente, les coques et les quilles des bateaux au mouillage dans la rade m’effraient. Un livre apparaît sur ma droite. Son titre est: C pas comme C. Or, il est en espagnol. Je fais quelques brasses en direction du large quand j’aperçois qui arrivent vers moi deux classes d’élèves précédées de leurs maîtres. Les enfants marchent sans peine, droit dans l’eau. Ils se rendent à l’école.