Trafic 2

La réac­tion est naturelle, donc de tou­jours. Quand se mul­ti­plient dans la société les signes de la rup­ture, la pra­tique con­siste à sac­ri­fi­er par­tie de ce qu’on est pour con­serv­er le tout; avant de recom­mencer. Atti­tude du croy­ant qui pos­tule l’e­spérance quand la réal­ité dément toutes ses attentes. Que s’en­suit-il? L’ef­face­ment pro­gres­sif de ce qui pour cha­cun donne sa valeur à la vie. Cepen­dant s’im­posent les élé­ments dévas­ta­teurs de la sit­u­a­tion nou­velle: un cap­i­tal­isme sans pro­priété, une économie sans tra­vail, une jus­tice sans rai­son, une indus­trie des drogues cul­turelles. Lesquels com­binés pro­duisent un vivant sans vie. D’ailleurs les plus cyniques avan­cent dès aujour­d’hui cet argu­ment: du moins ne mour­rons-nous plus.

Atavismes

S’il était per­mis de fan­tas­mer l’or­dre des atavismes, je me ver­rais juif allemand.

Trafic

Il est sin­guli­er que dans un cli­mat de défi­ance général envers les gou­verne­ments, les peu­ples de la vieille Union européenne enton­nent avec une pareille naïveté toutes les anti­ennes de la pro­pa­gande d’E­tat trafi­quant sans sour­ciller la langue ver­nac­u­laire pour y inscrire, con­tre le fait rationnel de la pen­sée, ce regard du bon sens sur le monde, le lex­ique com­plet du nihilisme.

Camus, Albert

“Il s’ag­it d’abord de se taire — de sup­primer le pub­lic et de savoir se juger. D’équili­br­er une atten­tive cul­ture du corps avec une atten­tive con­science de vivre. D’a­ban­don­ner toute pré­ten­tion et de s’at­tach­er à un dou­ble tra­vail de libéra­tion — à l’é­gard de l’ar­gent et à l’é­gard de ses pro­pres van­ités et de ses lâchetés. Vivre en règle. Deux ans ne sont pas de trop dans une vie pour réfléchir sur un seul point. Il faut liq­uider tous les états antérieurs et met­tre toute sa force d’abord à ne rien dés­ap­pren­dre, ensuite à patiem­ment appren­dre.
A ce prix-là, il y une chance sur dix d’échap­per  à la plus sor­dide et la plus mis­érable des con­di­tions: celle de l’homme qui tra­vaille.” Car­nets, 1937–1939.

Seul

Ener­gies de l’homme seul.

Martines 3

Le matin, ils dis­ent: la journée commence.

Inégalité

Périphérique de Mont­pel­li­er. Molle­ment, je dépasse une voiture à la pau­vre car­rosserie, aux sus­pen­sions fichues. Elle trans­porte sept Arabes. Vu l’é­tat de la guim­barde, ils ont le cul qui traîne au sol. Je cal­cule que ma voiture vaut cinquante fois le prix de la leur. A en juger la façon dont le chauf­feur me dépasse quelques sec­on­des plus tard risquant la vie de ses pas­sagers, je ne me suis pas trompé.

Martines 2

Repas dans la salle com­mune de l’hô­tel. L’ou­ver­ture des portes est à 19h30. Un cou­ple a pris place. J’en­tre. Le maître d’hô­tel, de com­plic­ité avec ces pre­miers con­vives, adresse des blagues salaces à la fille de cui­sine qui ne s’en laisse pas dire, rétorque, rit et nous fait rire, puis tout se pré­cip­ite: en moins de cinq min­utes, les tables se rem­plis­sent, la soupe est servie, les nou­velles du jours cir­cu­lent.
-Avez-vous un caoutchouc? Je veux dire un joint de lavabo.
-Com­ment?
-C’est sim­ple, où êtes-vous?
Car il faut com­pren­dre que tous les com­men­saux rési­dent sur place. Les cham­bres sont répar­ties autour du jar­dinet aux grenouilles, les pen­sion­naires sor­tent et entrent en fonc­tion du rythme de leur cure et se retrou­vent ici, le soir, fatigués, polis et par-dessus tout joueurs.
-Au-dessus de la ton­nelle, fait la dame qui vis­i­ble­ment cherche à se représen­ter le “caoutchouc” du Mon­sieur.
-Oh, alors vous n’avez pas de fenêtre!
-Mais on a le soleil du soir, s’of­fusque le mari.
-A l’aplomb de la ton­nelle? Impos­si­ble! Bref, mon joint, c’est ahuris­sant, il est démon­té.
-Il paraît que la pre­mière année, répond la dame, les servi­ettes-éponges étaient plus épaiss­es.
Cepen­dant, la fille de cui­sine vient de dépos­er devant moi six huîtres, et là-bas, au fond de la salle, les ayant remar­quées, une dame qui a plus de poil que de cheveux sur le crâne repousse son assi­ette de soupe:
- Je veux des huîtres!
-Madame Figeas, ce Mon­sieur est de pas­sage. Tenez, je vous mets la soupe! Vous prenez la salade ce soir?

Martines

“La tache sur la moquette, ma foi, elle est là! Que voulez-vous? On est pas sur les sites, parce que les com­men­taires restent. Pour­tant, elle n’est là que depuis l’an­née dernière cette tache!“
Sauf que, des tach­es, il y en a partout, le téléviseur men­ace de s’ef­fon­dr­er, le lit est mai­gre, le store dépeint et que je viens ici, à côté de l’église, au cen­tre de Balaruc, car c’est l’en­droit le plus sym­pa­thique de la région, avec son bassin à grenouilles, ses curistes d’un autre âge, le patron jovial qui par­le de sa tache sur la moquette et de son voy­age à Mau­rice, l’île, et me tend la clef du park­ing. Au télé­phone, il a renchéri:
- Bien sûr que nous avons un park­ing, et sécurisé!
Je sais. C’est même ce qui, en plus de la cui­sine, m’a décidé: les grilles de trois mètres autour du poark­ing.
-Seule­ment, il ne faut rien laiss­er sur la ban­quette!
- J’ai cinq cent kilos de matériel.
-Où ça?
-Dans le cof­fre.
-Mm… Venez tou­jours, je vous ferai met­tre dans la cour.
Voilà pour la con­ver­sa­tion au télé­phone. Main­tenant, le patron me tend une clef médié­vale. Dix cen­timètres l’outil. Il m’ex­plique com­ment rejoin­dre l’ar­rière-cour:
-Il faut faire le tour de Balaruc.
-Si vous ne me revoyez pas…
-Oh, hé, quand même! C’est Balaruc!
Mal­gré la caméra de recul, je peine à dégager la voiture pour l’align­er sur la route. Il faut dire que je n’ai pas l’usage du pare-brise arrière, il est comble. Un pas­sant observe. Je prends mon temps. Il observe. A la fin, il me félicite pour la voiture. Je baisse la vit­re.
-Dites donc, c’est quelque chose cet engin!
Un fois l’en­gin garé dans la cour de l’hô­tel, je veux fer­mer la grille. Pour y par­venir je ne trou­ve qu’une solu­tion, pass­er le bras à tra­vers les bar­reaux et fer­mer depuis l’ex­térieur.
-Oui, dit la patron, on a grais­sé ce matin, mais il fau­dra qu’on graisse.
Aus­sitôt mes sacs à dos en cham­bre, je sors boire une bière. Même ter­rasse de café qu’en juil­let, avec Gala.
-Désolé, je n’ai pas de verre d’un demi-litre.
La serveuse passe der­rière le comp­toir, revient.
-Je n’ai que des ver­res ronds de 0,40, sur pied.
En juil­let, elle a véri­fié et con­clut de même.
A côté, un cou­ple de vieil­lards élé­gant. Qui n’est pas un cou­ple dans la vie. D’ailleurs, il flirte.
-Quar­ante-cinq ans de mariage, dit la femme.
-On a le temps de se con­naître.
-Et plus on se con­nais­sait, plus on s’aimait.
-C’est ça l’amour, la ten­dresse.
-Et hier soir, il y avait un film sur la bible.
-Oui, j’ai vu. Les dix com­man­de­ments et Noé. Très bien. Parce que moi, les policiers, je m’en­dors.
A une autre table, une hand­i­capée en chaise passe la com­mande.
-Une salade-repas et un steak haché.
-A point ou moyen le steak?
-Entre les deux.
-Alors à point.
A une troisième table, un gitan se met à chanter. Il chante faux, il a une voix de nez, mais ça vient du cœur. Sa femme le rabroue. Les autres l’en­cour­a­gent. Il hésite et reprend. Comme il ne con­naît pas d’autre chant, il se répète.

Parcours du vivant

Lau­sanne. De l’ar­rière-bou­tique, je sors le front bas. Préférant l’escalier à l’esca­la­tor, j’emprunte le tun­nel sous gare. Je marche à gauche. Si quelqu’un descend par la gauche, ce qui arrive et m’é­tonne, je redresse la tête et l’amène à se déporter. Quand il a rejoint le bon côté, je pour­su­is. Le fran­chisse­ment de ce souter­rain est désolant. Il dis­tribue les voyageurs sur les quais. En réal­ité des corps qui n’ont d’hu­main que la chair, le reste est un mécan­isme affolé. Je débouche sur les escaliers de Sainte-Luce. Sec­ondaires, ils sont aus­si abruptes et don­nent sur l’ar­rière des immeubles; on y passe mieux et plus inaperçu. Après la dernière marche, je bifurque ver le Petit-Chêne. L’échangeur se trou­ve dans la coude. Il est indi­en. Retranché dans une cab­ine de verre. J’y suis allé hier, j’y retourne aujour­d’hui — la somme max­i­mum échange­able par jour est de Fr. 5000.- En général, l’homme grig­note. Je toque con­tre la vit­re. La rela­tion com­mence par l’échange rit­uel: “vous allez bien?”. C’est moi qui par­le. Il répond: “mer­ci, bien”. Puis il me racon­te com­ment les Améri­cains, pen­dant la pre­mière guerre du golfe, ont négo­cié des mil­lions de tonnes de sable qu’ils ont chargé sur des bateaux. Quand les Saou­di­ens ont com­pris que ces sables étaient noirs de pét­role, il était trop tard. Les rives avaient dis­parues dans les soutes et aux Etats-Unis. Puis il compte mes bil­lets, me donne les siens et je descends le Petit-Chêne. Je descends par le trot­toir de gauche. En bas s’en­tasse ce que la ville pro­duit de pire, à l’im­age de ce pire que pro­duisent désor­mais toutes les villes de Kiev à Lis­bonne, le Mac­Don­alds et ses vic­times, puis à con­tre courant les mêmes corps ensor­celés que dans le ven­tre de la gare, ceux-là dégorgeant des wag­ons du métro. Il faut renon­cer à l’e­sprit, au regard, à la tran­quil­lité, à l’en­vie, à toute envie et marcher en zig-zag, au rythme du désor­dre — tout le monde le fait. Je retourne dans mon souter­rain. L’an­née dernière, lorsque je me réfu­giais quelques jours dans l’ar­rière bou­tique, j’a­chetais de la nour­ri­t­ure à la coop. Mais c’est un priv­ilège. Parce que ce super­marché ressem­ble à une galerie d’art, il est fréquen­té par des clients qui en veu­lent pour leur argent et s’at­tar­dent. Acheter est plus long. Doré­na­vant, je me rends chez Den­ner. Le choix est lim­ité, on gagne du temps. Depuis le souter­rain, on passe par la gauche, en longeant la voie du chemin de fer. C’est une rue nor­male: pis­seuse, som­bre et tor­due. On se sent revivre; sur cent mètres. Le plus sim­ple serait de réalis­er le même par­cours de nuit. Mais si je l’en­tre­prends, c’est pour le change, pour la nour­ri­t­ure et le con­trat entre les vivants impose un horaire; en dehors de ces heures, l’échangeur dort, le super­marché est fermé.