Faire des projets d’avenir, bien; seulement, il faudrait les faire en fonction de l’avenir plutôt que du présent.
Précipice
V. frappe à la porte du magasin. Je me prépare dans l’arrière-boutique: gants, jambières, casque, cordes et bâton, caméra et gilet dur. D’un revers de main, je claque la porte et m’enferme. Trop tard. Il est entré, il approche. Ce n’est pas lui — le problème — c’est mon collègue de travail : inutile que je me produise dans cet état. V. s’assied sur le lit, il fixe mon barda.
-Eh bien!
Et ajoute:
- Je ne fais que passer.
Il se rend à un enterrement. Nous parlons de menues choses. A la fin, il se lève:
-C’est la fille dont je t’ai parlé il y a quinze jours..
-Oui.
-Longtemps que je ne la voyais pas, j’ai couché avec elle le week-end, mardi on l’a retrouvée morte.
Effacement des vies
Aussi certain que difficile à pondérer, l’argent en tant que facteur de démoralisation des masses. Que ce soit pour la majorité d’entre nous l’impossible atteinte du schéma de vie idéal, que ce soit la fluidité de revenu qui caractérise la classe aisée ou, pour les prescripteurs, la noyade spatio-temporelle propre à la vie de grand milliardaire, la résignation s’entend d’abord comme l’empêchement massif de toute alternative existentielle. Qui vante d’autres modes d’expression de la force vitale contient ses effets au discours: ordonner l’action à tout autre but que l’argent est devenu un impensable.
Police de proximité
A Lyssach pour voir des voitures américaines. Nous cherchons le garage dans la campagne. Avant de quitter Lausanne, Monpère a noter l’adresse, mais il ne la trouve plus. Je conduis, il fouille ses poches. “J’ai dû la laisser sur ton bureau”. J’arrête devant un hangar, un jeune paysan gicle son tracteur. Monpère se renseigne. Nous roulons en sens inverse. Quelques minutes plus tard, nous sommes à nouveau perdus. Monpère déplie une carte militaire. Autant chercher de l’or dans du fumier. Alors nous décidons de tout reprendre depuis le début. Retour à l’autoroute. Au premier giratoire, une camionnette de police s’engage à notre suite. Je me gare et suggère à Monpère de demander aux agents. Croyant à une diversion, ceux-ci demandent à voir nos papiers. Pourquoi? J’ai oublié d’enclencher le clignoteur en entrant dans le giratoire (je ne le mets jamais). “Permis?” Je n’ai pas. “Peu importe. Mais il y a autre chose…” Et ils nous embarquent. Tandis que l’un des agents vérifie je ne-sais-quoi dans un bâtiment en forme de cube (trois quart d’heure à piétiner), Monpère essaie — comme il dit — de “retourner la policière”. De fait, il l’engage à requérir des effectifs supplémentaires, à se mettre en grève, à contester le pouvoir de la hiérarchie politique et pour finir, l’assure de son soutien. Quand nous repartons enfin, nous visitons nos Américaines, mangeons une tranche de boeuf chez un serveur de Transylvanie avec qui Monpère échange son adresse puis la police nous arrête une seconde fois, à Vevey cette fois (j’ai oublié les phares).
Morges 2
Remplir les caisses exige de produire des vedettes. Bernard Werber, Dan Brown, Eric Emmanuel-Schmidt, ces épouvantails attirent les regards. Des palettes de livres sont déchargées à leur pied. Vendeurs, ils font ce qu’ils savent faire, vendre, puisque telle est leur approche de la littérature, non-littéraire. Une partie de l’argent récolté permet de payer les frais qu’occasionnent les autres écrivains, ceux qui se préoccupent d’art. Cela ne poserait aucun problème si les amateurs étaient des amateurs réels, de ceux qui savent la différence entre un produit et une oeuvre littéraire. Hélas, visibles comme ils sont au milieu du paysage, ces épouvantails font oublier qu’il existe une culture.