Embrassés après sept semaines sans se voir et quelques minutes avant de se quitter, un jeune nous aborde Gala et moi, face à la gare de Lausanne pour mendier une pièce.
Trafic 2
La réaction est naturelle, donc de toujours. Quand se multiplient dans la société les signes de la rupture, la pratique consiste à sacrifier partie de ce qu’on est pour conserver le tout; avant de recommencer. Attitude du croyant qui postule l’espérance quand la réalité dément toutes ses attentes. Que s’ensuit-il? L’effacement progressif de ce qui pour chacun donne sa valeur à la vie. Cependant s’imposent les éléments dévastateurs de la situation nouvelle: un capitalisme sans propriété, une économie sans travail, une justice sans raison, une industrie des drogues culturelles. Lesquels combinés produisent un vivant sans vie. D’ailleurs les plus cyniques avancent dès aujourd’hui cet argument: du moins ne mourrons-nous plus.
Trafic
Il est singulier que dans un climat de défiance général envers les gouvernements, les peuples de la vieille Union européenne entonnent avec une pareille naïveté toutes les antiennes de la propagande d’Etat trafiquant sans sourciller la langue vernaculaire pour y inscrire, contre le fait rationnel de la pensée, ce regard du bon sens sur le monde, le lexique complet du nihilisme.
Camus, Albert
“Il s’agit d’abord de se taire — de supprimer le public et de savoir se juger. D’équilibrer une attentive culture du corps avec une attentive conscience de vivre. D’abandonner toute prétention et de s’attacher à un double travail de libération — à l’égard de l’argent et à l’égard de ses propres vanités et de ses lâchetés. Vivre en règle. Deux ans ne sont pas de trop dans une vie pour réfléchir sur un seul point. Il faut liquider tous les états antérieurs et mettre toute sa force d’abord à ne rien désapprendre, ensuite à patiemment apprendre.
A ce prix-là, il y une chance sur dix d’échapper à la plus sordide et la plus misérable des conditions: celle de l’homme qui travaille.” Carnets, 1937–1939.
Inégalité
Périphérique de Montpellier. Mollement, je dépasse une voiture à la pauvre carrosserie, aux suspensions fichues. Elle transporte sept Arabes. Vu l’état de la guimbarde, ils ont le cul qui traîne au sol. Je calcule que ma voiture vaut cinquante fois le prix de la leur. A en juger la façon dont le chauffeur me dépasse quelques secondes plus tard risquant la vie de ses passagers, je ne me suis pas trompé.
Martines 2
Repas dans la salle commune de l’hôtel. L’ouverture des portes est à 19h30. Un couple a pris place. J’entre. Le maître d’hôtel, de complicité avec ces premiers convives, adresse des blagues salaces à la fille de cuisine qui ne s’en laisse pas dire, rétorque, rit et nous fait rire, puis tout se précipite: en moins de cinq minutes, les tables se remplissent, la soupe est servie, les nouvelles du jours circulent.
-Avez-vous un caoutchouc? Je veux dire un joint de lavabo.
-Comment?
-C’est simple, où êtes-vous?
Car il faut comprendre que tous les commensaux résident sur place. Les chambres sont réparties autour du jardinet aux grenouilles, les pensionnaires sortent et entrent en fonction du rythme de leur cure et se retrouvent ici, le soir, fatigués, polis et par-dessus tout joueurs.
-Au-dessus de la tonnelle, fait la dame qui visiblement cherche à se représenter le “caoutchouc” du Monsieur.
-Oh, alors vous n’avez pas de fenêtre!
-Mais on a le soleil du soir, s’offusque le mari.
-A l’aplomb de la tonnelle? Impossible! Bref, mon joint, c’est ahurissant, il est démonté.
-Il paraît que la première année, répond la dame, les serviettes-éponges étaient plus épaisses.
Cependant, la fille de cuisine vient de déposer devant moi six huîtres, et là-bas, au fond de la salle, les ayant remarquées, une dame qui a plus de poil que de cheveux sur le crâne repousse son assiette de soupe:
- Je veux des huîtres!
-Madame Figeas, ce Monsieur est de passage. Tenez, je vous mets la soupe! Vous prenez la salade ce soir?