L’écrivain suisse est publié par des éditeurs à la solde de l’Etat, les critiques de presse qui le lisent sont à la solde de l’Etat. Pour la diffusion en revanche, il dépend de sociétés rompues aux lois du marché, alors seul compte le chiffre des ventes. Quand aux lecteurs, s’il y en a encore, nul doute qu’ils ne disparaissent bientôt: à l’école les élèves n’apprennent plus à lire, tout juste savent-ils déchiffrer un texte, dans la plupart des domaines, l’image a pris la relève. Pour couronner le tout, car il faut du temps pour écrire, le métier le plus répandu parmi les écrivains suisses est celui de professeur, précisons, à la solde de l’Etat. Cependant la question est débattue ici et là, et à l’Université encore, donc à la solde de l’Etat: “quel statut pour la littérature?”
Marathon 2
Paella sur la place de la Constitution, voilà qui s’annonce bien après vingt et un kilomètres de course au soleil, seulement il s’agit d’un concours, les familles apportent leur poêle géante, leur gazinière et les ingrédients, discutent et touillent. Quand je retourne sur la place, changé et douché, pas une n’a encore mis le riz à bouillir: à l’évidence aucun plat ne sera servir avant trois ou quatre heures de l’après-midi. Je me couche, dors deux heures et mange deux steaks.
Marathon
Départ du demi-marathon à 10h00. Très vite, il fait vingt-six degrés. Nous passons la colline en direction de Malaga puis dans le sens inverse, longeons la mer, bifurquons; une heure plus tard, la colline est à nouveau en vue — je peine. Ce type en bleu qui n’a cessé de me prendre un mètre et que je doublais aussitôt, prend l’avantage. L’idée me traverse l’esprit: “je vais abandonner”. Alors je remarque le panneau “6 km”. Découragé, je freine, je baisse le rythme.
-Allez, c’est presque fini! me crie le lièvre.
-Et ce panneau!
-Passage précédent, ils l’auront oublié.
Idéologie 3
“Dommage, me dit cet ami, que la censure revienne.” Dommage? “Dommage”, est insuffisant. Quand il y a censure, il y a Vérité. Fausse vérité. Et ceux qui l’administrent s’arrogent un pouvoir sur la discussion, donc sur le liberté ce qui vaut hypothèque sur l’homme. Se contenter de ce “dommage!” est plus que de la résignation, une sorte de fatalité complice. L’histoire l’a montré. Elle aboutit toujours à la mort érigée en système politique.
Hallucinations
“Alexandre, tu ne sais rien”, constatai-je hier, moins vexé que contrit, embêté, alors que j’arpentais ma chambre dans la demi-obscurité. Là-dessus, je me couche et toutes sortes d’hallucinations s’emparent de mon esprit, me valant de passer une nuit épouvantable, en examen, face à un comité d’experts dont certains titulaires d’enseignement à Normal sup’ devant qui j’avais à produire un exposé sur la nature des relations épistolaires à l’époque romantique en montrant l’ascendance romaine et grecque des manières de dire, cela avec des exemples pris dans la poésie, et tout le long de cette préparation de l’oral je maudissais mon ignorance des textes, des concepts et des dates.
Idéologie 2
Gérard Depardieu dans un entretien donné cette semaine dit, ne substance : quand je rentre en France, je me réfugie dans mon appartement avec mes livres, je ne sors pas; pourquoi voudrais-je voir ces Français qui sont tristes comme la mort. Je vais appeler cela le “syndrome de l’arrière-boutique”. Savoir ce qu’on a autour de soi, même si c’est peu, plutôt qu’être versé dans le grand chaudron multiculturel où toute qualité produit un infâme brouet — ce qu’il ne dit pas, car la presse, toujours plus théâtrale et fausse a beau prévenir, “l’acteur ne mâche pas ses mots”, c’est que vivre dans des rues transformées en supermarché qu’arpentent des imbéciles parachutés du tiers-monde dont le seul point commun est de savoir user d’une téléphone portable démoralise, désole et à terme anéantit tout bonne volonté. Le dialogue avec le passé relève des langues mortes, mais il y a au moins une langue.