Chez Luis

Le marché de légumes au coin de la rue. Un local étroit. Pour y pénétr­er, il faut sauter une marche depuis le trot­toir. Le sac à la main, la clien­tèle défile devant les amon­celle­ments d’av­o­cats, d’o­r­anges et de tomates. Deux frères y tra­vail­lent. Même taille, même vis­age, cinquante ans à eux deux. Ils se tien­nent der­rière la caisse, en bout de course, attrapent les sacs, les pèsent, comptent à voix haute. Au milieu des amon­celle­ments, l’homme à tout faire. “Paco, un mel­on! Rap­porte de patates! Passe-moi du per­sil!” Mais la bou­tique est le domaine des femmes. Leur moment. Elles bous­cu­lent sans s’ex­cuser, deman­dent un prix, tâtent, vont et vien­nent. Si vous n’y prenez gare, elles se fau­fi­lent, vous perdez le tour. Quand elles ont enfin réu­ni leurs achats, noté le prix, elles se sou­vi­en­nent: “il me faut des navets! Tu as ça Luis? Et de la “hier­ba bue­na”? Donne m’en!” Alors sat­is­faites, tar­dant à sor­tir le porte-mon­naie, elles expliquent ce qu’elles vont faire avec ces légumes. L’une après l’autre. A expli­quer la recette. “Moi, je fais le “puchero” avec un peu de navet, voyez-vous!”. Der­rière la caisse, le vendeur fait mine de recompter. La cliente con­tin­ue: “il y en a qui met­tent du poivron, mais pas moi, ça devient amer”. Et comme cela ne s’ar­rête plus, sans y penser, le vendeur fait: “oui, oui, du navet… A qui le tour?”. Quand la ménagère qui par­lait du “puchero” quitte la bou­tique, la suiv­ante entonne: “aujour­d’hui, je fais un “salmo­jero” et une tor­tilla. Tu es sûr qu’elles sont ten­dres tes tomates Luis, parce que pour la soupe…”?

Mondialisation

S’il suff­i­sait de démen­tir quelques équa­tions pour frein­er les adhé­sions irréfléchies à la mon­di­al­i­sa­tion, je dirais: la mon­di­al­i­sa­tion est le con­traire de l’u­ni­versel (sta­tis­tique, plutôt que principe directeur de la rai­son), du cos­mopolitisme (vecteur d’in­dif­féren­ci­a­tion plutôt que de décou­verte), de l’in­ter­na­tion­al­isme (elle fédère les élites con­tre les nations et les peuples).

Rue

Alors que pen­dant des mois nous sommes passé dans cette rue, elle dit: évi­tons cette rue, je ne l’aime pas.

Moho

L’in­sti­tut de bioa­cous­tique de Corn­wall con­serve le chant du dernier Moho d’Hawaï un oiseau de la famille des méliphagidés qui s’est éteint au début du siè­cle. La bande-son fait enten­dre l’ap­pelle répété du mâle à la recherche de la femelle, laque­lle ne vient pas, car il est le dernier représen­tant de l’espèce.

Les jours et les heures

Fasciné de voir à quel point chaque jour, en apparence iden­tique, est dif­férent. L’i­den­tique, tient à la volon­té. A l’én­ergie. Au cen­trage. Nous appareil­lons les jours sur le mod­èle qui sem­ble répon­dre aux désirs. La dis­sem­blance — dans une approche essen­tielle, il faudrait dire l’o­rig­i­nal­ité  — tient à l’échec de notre pré­ten­tion à régir le hasard. Echec heureux en ce qu’il exprime la vie. Et suc­cès con­comi­tant, néces­saire, de la volon­té, sans quoi tout serait indéter­miné. De sorte qu’au moment où cesse la lutte pour con­train­dre le hasard à la régu­lar­ité, cesse non pas la vie, mais la vie humaine: nous sommes entre la mort, état de déter­mi­na­tion com­plet et le chaos, état de com­plète indétermination.

Local

Bernard Stiegler, pareil à lui-même, bril­lant et juste: “Un monde est ce qui pro­duit du local. La local­ité est la con­di­tion de la vie”

Sortir

Sor­tir par le haut. Je vois. Dans une cap­sule. Selon les efforts con­sen­tis, on plane plus ou moins. Avan­tages des sens, pou­voir, sons choi­sis, espaces de feu­tre. Ou alors, par le bas. La rue n’est pas la solu­tion. Du côté des cam­pagnes, jusqu’à se con­fon­dre avec la terre. Avant la con­fu­sion totale, avant la mort, pour les plus doués, il y aura con­fu­sion heureuse avec la nature. Un quo­ti­di­en proche du corps et de sa res­pi­ra­tion, de vrais out­ils. Sor­tir par le milieu, c’est impos­si­ble. Parce qu’on s’acharne, la société s’é­tend. Son poids grandit. Nous batail­lons. Ce faisant nous enfer­mons ceux qui batail­lent. Au-dessus de cette pesan­teur, les capsules. 

Passages

L’austérité et le désor­dre me plaisent égale­ment et si je préfère aujour­d’hui le silence au vacarme, j’aime la sobriété autant que la débauche ce qui me vaut d’al­tern­er selon un régime péri­odique l’un et l’autre, me réjouis­sant de quit­ter le pre­mier état pour le sec­ond, le sec­ond pour le pre­mier. Boire jusqu’à trans­former la moitié de la journée en attente du moment où l’on pour­ra recom­mencer de boire, n’être disponible que pour la dis­cus­sion et les activ­ités noc­turnes, dédaig­nant cette réal­ité d’ap­pareil­lage qui, sous l’ef­fet du plus arti­fi­ciel des ordres, nous impose une loi; mais alors bas­culer dans le régime con­traire, ce règne tran­quille où chaque pas est comp­té, où l’on goûte l’air et l’eau, par­lant peu, ne par­lant pas, craig­nant les ren­con­tres, même les plus anodines, en ce qu’elles for­cent le corps à l’ex­hi­bi­tion. Le prob­lème est dans le pas­sage d’un état dans l’autre. Ici, je manque de maîtrise. C’es qu’il n’y va plus de l’or­dre ou du chaos, mais du chaos dans l’or­dre, et le cerveau peine à se régler sur un objet aus­si con­tra­dic­toire. Il bute et souf­fre, il attrape la fièvre. Cette nuit encore, deux jours après le début du pas­sage, je n’ai pas fini de me débat­tre, me réveil­lant tous les vingt min­utes pen­dant douze heures, cher­chant des posi­tions, des idées, le vide, la chaleur, le froid et la lumière. 

Personnes morales

Plus fort veut dire plus nom­breux et mieux hiérar­chisé. Par là-même, moins indi­vidu­el. Donc moins moral. Moins moral, car une déci­sion pour être respon­s­able et le demeur­er dans ses con­séquences doit être prise devant la mort. Or, seul le vivant est mor­tel. Ain­si s’op­pose ten­dan­cielle­ment au vivant ce qui est plus fort et supra-indi­vidu­el. Tel fut tou­jours l’E­tat, telles sont aujour­d’hui les sociétés de com­merce qui con­trô­lent ses représentants.

Image du bonheur

Sur le chemin de l’é­cole, la petite fille fait un détour. Elle dépose son cartable au pied du palmi­er, fait une roue et une galipette, récupère son cartable et se remet en chemin.