Intégration capitaliste

Uber aura per­mis aux voy­ous de ban­lieue de s’of­frir la voiture de leur rêve.

Vol

Mon vélo a dis­paru. Com­ment est-ce pos­si­ble? Il était là, appuyé con­tre le stand, à bout de mains. J’alerte les voisins. Ils remuent, cherchent. Là, vous dites qu’il était là? Nous l’au­ri­ons vu! “Gardez-moi ça!” Au hasard, je tends mon appareil-pho­to et m’élance. Le quai est bondé. Des vélos. Je me pré­cip­ite. Ce n’est pas le mien. Et si le voleur était déjà loin? Je cours. Devant un stand de glace, un ami me hèle. Des années que je ne le vois pas. Il me présente ses enfants. Au lieu de les saluer, de me réjouir, je dis: on m’a volé mon vélo. Ah, fait-il. Pour lui, cela n’a aucune impor­tance. Je file. Tout en scru­tant, j’es­saie de me représen­ter le vélo, le dérailleur, les jantes, le cadre et je chiffre la perte.
Ceci pour le rêve.
Or, hier, dans l’après-midi, j’ai décou­vert ceci: on m’a volé mon vélo jaune fait sur mesure. Je dis “décou­vert” bien que le vol se soit pro­duit à Fri­bourg il y a deux ans. Le jour du vol, passé le con­stat et après avoir mau­dit le voleur, je suis ren­tré chez moi,  je n’y ai plus pen­sé. Et voilà que deux ans plus tard, sans rai­son, hier donc, je me représente dans le détail la perte de ce vélo com­mandé vingt ans aupar­a­vant, conçu à ma mesure, peint à ma couleur et auquel j’é­tais affec­tive­ment lié.

Culture

La Ville de Fri­bourg annonce la nom­i­na­tion d’un respon­s­able de la cul­ture. Pour la presse, il pose devant une pho­togra­phie de New-York dif­fusée à des mil­liers d’ex­em­plaires par Ikea.

Embauche 2

M. à qui je par­le de mon pro­jet com­mer­cial observe: “ça existe sûre­ment déjà!”. Ce “sûre­ment” est le ver­rou de l’inertie.

Tremblements 2

C’est l’in­verse. Le planch­er bouge et les murs gon­do­lent sous l’ef­fet des trem­ble­ments de terre sous-marins. Ondes sis­miques de l’abysse d’Alb­o­ran. Quand je bois, je ne les sens pas.

Embauche

Ayant tri­om­phé de mon devoir pro­fes­sion­nel (devis­er un tra­vail à par­tir de don­nées chiffrées), je vais manger sur le quai et, dans la foulée, prend note d’un pro­jet de société com­mer­ciale que je garde sous le bois­seau depuis l’été dernier. Dans l’après-midi, j’ai ren­dez-vous avec Maria pour la vis­ite d’un garde-meu­ble. Le sachant, je songe: ferait-elle l’af­faire? Après tout, je la con­nais, elle est char­mante, elle tra­vaille dans la vente et dis­pose d’un bureau. De sorte qu’à l’heure du ren­dez-vous, je suis con­va­in­cu de tâter le ter­rain. Le cas échéant, elle pour­rait devenir démarcheuse de la future entre­prise pour l’An­dalousie. Lorsque je la rejoins dans son bureau, elle en con­ver­sa­tion avec un client. Echange ten­du. A la fin, avec la sen­si­bil­ité et la poigne néces­saires, elle l’emporte. Nous sor­tons. Elle me con­duit en voiture dans les hauts de l’ag­gloméra­tion.
-Voilà, le garde-meu­ble se trou­ve le long de cette rue.
Un rue qui monte à l’as­saut de la colline, elle mène à l’au­toroute.
-Je con­nais.
C’est à deux pas de son bureau.
-Pas moi. Tu es déjà venu ici?
-Oui, je suis allé au Lidl.
-A pied? Tu as emprun­té cette rue à pied?
-Ce n’est rien!
-Jamais je ne ferai un tel effort!
Curiosité, effort. Sans elles, inutile de songer à l’embauche.

Fin du sujet

Le seul, l’u­nique sujet con­tem­po­rain: la fin de l’homme intérieur.

Huile 2

En fin de compte, l’huile de ce paysan est-elle bonne? Mon­a­mi m’a expliqué: quel que soit le prix, l’huile d’o­live achetée en super­marché relève de l’e­scro­querie. Le seul critère est celui de la pres­sion, pre­mière et à froid. Eh bien j’ai relu l’é­ti­quette de la bobonne. Jusque là, pas de doute: les olives vien­nent des oliviers de l’a­gricul­teur, ils ont été pressé par la coopéra­tive, il n’y a pas d’in­ter­mé­di­aire. Si l’on ne croit l’é­ti­quette. Mais alors pour quoi cette huile est-elle si peu odor­ante? Puis, je me suis sou­venu que le bou­chon, lors de la pre­mière ouver­ture, n’a pas résisté. Il avait déjà été tourné. J’en suis à me deman­der si je ne vais pas jeter cette huile. Evidem­ment, quand on pense que cette huile pour­rait être trafiquée, on a aus­sitôt mal à la tête et mal au ven­tre. Les idées sont tox­iques. Alors, je me dis, “voyons, c’est impos­si­ble!” Un type avec pareil tête de paysan! Autre chose : don­ner rai­son à la grande dis­tri­b­u­tion me démoralise. Juger que la sur­veil­lance, la norme et le pil­lage des inter­mé­di­aires est une garantie dont on ne saurait se pass­er me démoralise.

Tremblements

Quand je ne bois pas, cette sen­sa­tion de planch­er qui flotte, de parois gondolées.

Penser

Pour être hon­nête, je dirais, une fois par année. Cette année, pas encore. L’an­née passé, oui: j’ai même pen­sé plusieurs fois. Je le sais car l’ef­fort était con­scient. Les élé­ments étaient alignés sur le papi­er, j’avais fait des tableaux. Pour avoir sous les yeux les pièces du raison­nement, j’avais accroché ces tableaux aux murs. Toutes les con­di­tions étant réu­nies, je me pen­chais sur le prob­lème et je pen­sais. Si cela a pro­duit quelque résul­tat, il doit se trou­ver dans l’es­sai que je rédi­geais. La matière que je ten­tais de démêler dans cet essai m’oblig­eait à penser. Mais en temps nor­mal? Aus­si, le rôle de l’écrivain n’est pas de penser. En lit­téra­ture, la bêtise est oblig­a­toire. Une bêtise savante, cela va sans dire. Une bêtise fondée sur l’ou­bli de l’in­tel­li­gence. Dans tous les cas, le con­traire d’une pen­sée dirigée et rationnelle. J’aime imag­in­er Ein­stein se pré­parant à penser. Ou encore Kant.