Ce que j’aime dans la militarisation du corps, c’est le contraire de l’ordre imposé et de l’esprit de troupe, principes qui aboutissent à l’arme collective des unités vivantes; ce que j’aime, c’est l’anarchie poussée au plus haut degré de son expression individuelle, la possibilité pour celui qui a consenti les efforts nécessaires à la construction de la personne de déployer sa force hors toute limite circonscrite par l’imagination moyenne qui fonde la société.
Fin du monde
Pleine nuit. Au ciel décolle un avion bleu. Il se redresse. A mes côté, un inconnu tend la main. Comme lui, je remarque l’aileron. Il perd son aplomb, il se froisse. D’autres passants s’arrêtent et fixent l’appareil. Le fuselage change de forme. L’avion éclate. Plusieurs avions en phase d’envol éclatent. J’attrape Gala par la main et je cours. Des morceaux ne vont pas tarder à s’écraser sur la ville. Quelqu’un s’écrie: c’est fini. Il a raison, je viens moi aussi de comprendre: c’est la fin du monde. Tout au plus peut-on tenter de survivre quelques heures. Nous fuyons, à pied, le long d’une route de campagne. “Il nous faut un véhicule!” Gala arrête un taxi. Sortie du noir, un femme voilée l’avait hélé avant nous. Gala négocie. Le chauffeur indique sa direction: opposée à la nôtre. Gala prend place. Je la sermonne: “mais enfin, tu vois bien, nous allons pas là, pas elle, pas cette femme !” Tout de même, nous atteignons les champs. Ils sont barbelés. Nous ne pourrons pas cisailler, dis-je, il faut se blesser. Et fixant le ciel obscur, je me demande: combien de temps dure la fin du monde?
Attaque
Les motifs de s’attaquer à la société sont plus nombreux à cinquante ans qu’à vingt et plus puissants les moyens de l’attaque. S’il en était autrement, de quel effort de participation pourrait-elle se prévaloir; existerait-elle sous une forme aussi aboutie? La jeunesse renverse des obstacles à sa mesure, des illusions. Ce que contrent, quant même ils sont numériquement inférieurs, les gens d’âge, c’est la charpente interne, et d’abord en se démettant du rôle qui leur échoit.
A bas
Occupé à formuler, une fois de plus, les règles de l’analyse de texte allemand pour mes enfants qui seront, en juin, confrontés à des examens qui valent diplôme. Lorsque j’arrive au bout des tableaux de déclinaisons et des prépositions qui commandent des cas (en sixième année, ils semblent découvrir les régimes de la langue), nous traduisons les livres du programme. Pour mon fils, l’œuvre — j’exagère: les pages — d’un journaliste sur Marlène Dietrich et le genre sexuel; pour ma fille, un livre sur l’Allemagne et ses spécialités turques.
Rêve
-Où est votre employée? La fille que j’ai rencontré ici, hier soir.
-Morte.
Et les propriétaires du commerce, indifférents, vaquaient à leur occupation tandis que je me remémorais le visage gracieux de cette vendeuse de dix-huit ans.
-Mais, hier soir…
-Elle est morte ce matin. De la charbonade.