Postorganisation

La dif­fi­culté est qu’on ne peut plus choisir son bonheur.

Zombies

L’idée n’est pas unique­ment que ceux qui ont, la mort de Dieu accep­tée, ordon­né une fête sans fin puis­sent en prof­iter indi­vidu­elle­ment, mais qu’elle ait lieu jusqu’à l’in­fi­ni au prof­it de ce cer­cle restreint auquel, le temps de la vie, ils appar­ti­en­nent. Ain­si se trou­ve recon­duit cette légitim­ité d’usurpa­tion qui a fait, entre empire et sché­ma d’ex­ploita­tion, le car­ac­tère par­ti­c­uli­er de l’Oc­ci­dent à l’acmé du pou­voir monar­chique. Aujour­d’hui, la con­som­ma­tion exclu­sive de ces unités de jouis­sance par les quelques-uns pour qui la recherche de la fête tran­scende toute valeur passe par un dis­cours hyp­no­tique dont le maître-mot, fort de sa légitim­ité morale est, “démoc­ra­tie”.

Fourmis

“Repen­sons aux four­mis: où est la bête? Est-ce la four­mi ou la four­mil­ière? En fait, aucune des deux répons­es n’est cor­recte. Chez les four­mis — comme chez les siphonophores (des petites créa­tures marines) -, un fonc­tion­nement organique peut s’ar­tic­uler de dif­férentes façons. Ain­si, à un moment don­né, l’u­nité organique sera don­née par une four­mi en par­ti­c­uli­er, dans une sit­u­a­tion déter­minée où c’est elle qui doit résoudre le prob­lème; dans d’autres proces­sus, en revanche, ce sera la four­mil­ière qu’il fau­dra con­sid­ér­er comme l’u­nité organique, et dans d’autres cas encore, l’ensem­ble four­mi-four­mil­ière et son milieu.” Miguel Benasayag, Cerveau aug­men­té, homme diminué.

Se nourrir

En vis­ite pour quelques jours, M. par­le de nour­ri­t­ure. Peut-être n’y en a‑t-il plus assez. Ce serait non seule­ment la fin de l’abon­dance en Occi­dent, mais encore le début d’une diminu­tion irréversible de la qual­ité. Les con­séquences cul­turelles, remar­que-t-il, seront con­sid­érables. Prends le voy­age, que fer­ont les touristes? Ils boivent, ils man­gent: c’est l’ac­tiv­ité prin­ci­pale. Sans cela? Pour moi, je pense à la con­vivi­al­ité. A la créa­tion des valeurs autour de la ren­con­tre, c’est-à-dire de la table. A M. je racon­te que les Améri­cains de Detroit imag­i­nent manger quand ils ne font que se nour­rir, expé­di­ant cette corvée en soli­taire pour renouer au plus vite avec leur activ­ité, y com­pris quand elle est inex­is­tante. D’ailleurs, ils n’ont pas de cui­sine. Le régime indus­triel de pro­duc­tion et de dis­tri­b­u­tion de la nour­ri­t­ure implique de s’al­i­menter hors du foy­er aus­si bien pour des raisons de com­mod­ité que de  coût: pay­er ce ser­vice est en effet moins onéreux que de se pro­cur­er des mets en super­marché pour les pré­par­er à domi­cile. Tel est le cer­cle vicieux. Mais il n’est pas besoin d’aller aus­si loin: prenons le phénomène du siro­tage en con­tinu de boi­sons chaudes ou froides en gob­elets par le citadin en mou­ve­ment tel qu’il se répand dans nos villes. Lié dans sa genèse à l’ap­préhen­sion par le colon améri­cain d’un espace surhu­main, celui du ter­ri­toire des Etats-Unis, il est extra-européen et mal­sain. Sim­ple mode mer­can­tile poussée par les multi­na­tionales, ils con­stitue une attaque puis­sante con­tre le mod­èle sociale de la table partagée. Tout aus­si grave, dis­ais-je encore à M., les phénomènes de répar­ti­tion des pro­duits de qual­ité selon le pou­voir d’achat des pop­u­la­tions et des class­es sociales. Depuis trente ans que je voy­age en Asie du sud-est, je remar­quais ain­si pour la pre­mière fois en 2015 que la qual­ité du riz se détéri­o­rait; quant à la corian­dre, cette herbe qui agré­mente pour des raisons san­i­taires (elle détru­it les par­a­sites) la plu­part des plats de rue, elle avait dis­parue des étals: après dis­cus­sion avec les indigènes, on m’ex­pli­qua que la qual­ité par­tait à l’ex­por­ta­tion et que pour le tout-venant, le grain de riz cassé rem­plaçait désor­mais le grain entier. Quant à la corian­dre, elle était acheté par la dias­po­ra.  Il y aurait d’ailleurs long à con­ter sur l’ap­pau­vrisse­ment du mod­èle gas­tronomique des Andalous, dont la diète est aujour­d’hui com­posée en grande par­tie de pois­son et de crus­tacé élevés en bassin médi­cal­isé dans le tiers-monde.

Difficile

En réal­ité, il est dif­fi­cile de n’être pas entendu.

Monsieur

Mon­sieur Bon­homme vêtit son cos­tume gris, ver­sa de l’eau dans un verre, puis ayant con­sulté sa mon­tre, se pos­ta dans le couloir. Les acheteurs, un cou­ple de Sal­i­man­des, se présen­ta à l’heure. Il les intro­duisit dans le salon où ceux-ci purent com­par­er le canapé à la pho­togra­phie telle que Mon­sieur Bon­homme l’avait prise une semaine plus tôt, le jour où il avait punaisé sa petite annonce à l’épicerie. Mon­sieur Bon­homme était dans la cui­sine, occupé à servir de l’eau à ses vis­i­teurs tout en expli­quant qu’il ne fai­sait jamais d’ex­cès, quand le jeune homme éloignant le canapé de la paroi afin de procéder à son démon­tage décou­vrit les innom­brables préser­vat­ifs qui jon­chaient le sol.

Zoo

Ce n’est pas d’un pas qu’il faut reculer ni même de dix. Tant que la société est en vue, on aura aucune chance de se sauver et donc, le moment venu, de par­ticiper à réori­en­ta­tion humaine. Le recul doit se compter en cen­taines de kilo­mètres. Les zones intérieures déshéritées ou, pour les pays-mou­choir tel que la Suisse, les zones hautes sont les seuls refuges sains pour qui veut sous­traire son habi­tus au sché­ma d’or­gan­i­sa­tion délétère qui a trans­for­mé à des­sein nos démoc­ra­ties en zoos. Il y deux ans que je m’oc­cupe de pren­dre ce recul et je con­state: jamais je n’au­rais pu, baigné comme je l’é­tais dans le groupe, et cela en dépit de mon obses­sion cri­tique, dis­tinguer la façon dont le partage des gestes et des opin­ions dans les villes, par­ti­c­ulière­ment chez les gens aisés, réalise naïve­ment un ensem­ble fonc­tion­nel décidé sur scé­nario. Non pas qu’il y manque de la spon­tanéité ni qu’une main­mise omnipo­tente ne for­mate les des­tins indi­vidu­els, mais bien parce que le monde com­pris comme hori­zon humain de la per­son­ne auquel cette spon­tanéité et ce des­tin sont artic­ulés répond à des impérat­ifs (je suis de ceux qui usent du mot “peu­ple” dans le sens posi­tif que don­naient les Grecs à la com­mu­nauté des citoyens) antipop­u­laires et bien­tôt, si le pro­gramme con­tin­ue, anti­hu­mains. Le recul effec­tif, le rap­port quo­ti­di­en à l’eau, au sable, à la forêt, au vide et au silence, bref, à tout ce qui n’est pas encore arti­fi­cial­isé, mais encore à des per­son­nes igno­rantes des règles du nihilisme marc­hand plutôt qu’à la masse qui cir­cule dans les villes-machines est un bon début d’évo­lu­tion. A ce prix, l’in­tel­lectuel peut aujour­d’hui espér­er agir dans la lim­ite de ses moyens de dis­cours con­tre l’en­fer­me­ment de la rai­son dans cette idéolo­gie de zoo bap­tisée d“ouverture”.  

Epaississement

Quel intérêt un immi­gré? Pour vivre en société veux-je dire; pré­cisons, vivre digne­ment (je crois avoir com­pris que c’est ce que nous essayons de faire depuis l’a­bat­te­ment des monar­chies). J’en­tends les voix scan­dal­isées! Les voix fauss­es de ceux que l’idéolo­gie a fer­ré, ceux que la pen­sée ancil­laire traîne dans le déni, la bêtise, ceux qui chéris­sent con­tre le bon sens l’hu­mil­i­a­tion par­tic­i­pa­tive. Deman­der à quoi sert un immi­gré! Est-il pos­si­ble de se mon­tr­er si peu humain? Sans doute! Car enfin, les régu­la­teurs per­me­t­traient-ils ce trans­fert mas­sif d’in­com­pé­tents s’ils n’y trou­vaient un intérêt? Preuve que ce n’est pas la per­son­ne qui est regardée, mais son usage. Alors deman­dera-t-on, quel usage? Cela reste mys­térieux. Sidérés, les dégoûtés dont je fais par­tie don­nent dans la spécu­la­tion. En atten­dant — et l’ex­pres­sion souligne le drame que vit l’Oc­ci­dent — chaque immi­gré apporté sur le ter­ri­toire par­ticipe à la liq­ui­da­tion de la lib­erté pop­u­laire, laque­lle ne peut tenir qu’à un niveau de con­science cri­tique affiné.

Allemand

L’alle­mand, encore l’alle­mand. Langue mau­dite, pour­tant si belle. Les enfants refusent d’ad­met­tre qu’il faut de l’or­dre et de la patience. Que la div­ina­tion vaut son pesant d’échecs. Les pau­vres! Plus j’en appelle à l’analyse rigoureuse, plus ils se cabrent. Ce que cette généra­tion flu­ide est inca­pable de saisir, c’est que le pro­grès ne repose et jamais n’a reposé que sur la méthode.

Soleil

Si vive la lumière qu’il nous a fal­lut au réveil tir­er les per­si­ennes. La café pré­paré, nous sor­tons sur la ter­rasse coif­fés de cha­peaux. D’ailleurs, quand je mets la table du petit-déje­uner, je vais d’abord chercher mes lunettes. Pour la tem­péra­ture, Luv attire mon atten­tion: elle est excep­tion­nelle (plus exacte­ment “sem­ble”, stricte com­para­i­son avec la mar­mite genevoise). Je retire mon T‑shirt et m’ac­coude sur la ram­barde: nus, des enfants saut­ent dans les vagues.