Georges

Georges est dans le bateau, un hors-bord, assis sur la ban­quette arrière. Tan­tôt il tombe sur moi, tan­tôt sur Mon­frère. Au-delà, c’est la rade de Genève. L’embarcation vire et vire.
-Descen­dons! Sup­plie Mon­frère.
-Tu es fou! Tu as remar­qué? Dis-je.
- Quoi?
-C’est Georges Soros! Il faut que je lui pose des ques­tions. Son secret. Je le veux!
Mais je suis inter­rompu, nous débar­quons. Désor­mais, la con­ver­sa­tion a lieu à bord d’une voiture qui file. Se tour­nant avec non­cha­lance, Georges me toise — il mar­que un temps:
-Quel est le nom de votre père, jeune homme?
Je pense: si je lui dis, c’est foutu! Jamais je ne saurai ce qu’il avait en tête en finançant un tel nom­bre de caus­es équiv­o­ques.
La voiture ralen­tit. En fait, c’est moi qui ai ordon­né la des­ti­na­tion: un squat. Au pied des murs de l’im­meu­ble, des punks, des drogués, des chevelus.
“Là, me dis-je, com­ment a‑t-il pu accepter qu’on le con­duise au milieu de sur cette société inter­lope ?  Ces gens vont le bous­culer?“
Le chauf­feur se gare, nous sor­tons de la voiture. En trio, nous mar­chons en direc­tion du lac. Quelques mar­gin­aux nous rejoignent. A leur approche, je serre le poing. Une fille retient Soros:
-Alors c’est con­venu? A 18h00 demain, pour la pro­jec­tion?
Il sourit d’un air enten­du et nous pour­suiv­ons. Je songe: “mais c’est bien sûr, les vic­times ici, c’est nous, moi, les autres, le peu­ple, ce petit monde est pros­ti­tuée, il tra­vaille en commun!

Vie

Avec M. à Bena­gal­bon, au vil­lage, entre deux collines de pierre rouge, au-dessus de la mer. Il est treize heures, au milieu de la rue, une table au soleil. Nous prenons place.
-Vous aurez quelque chose à manger?
-On ver­ra…
En atten­dant, le patron sert la bière dans des ver­res à cidre, des olives et un “pin­cho” de tor­tilla. Le temps est mag­nifique. Avec M. nous par­lons de nos vies et des femme, de la famille et des enfants. J’é­coute les dif­fi­cultés, je partage les miennes. Mais d’abord, je jouis du soleil et de la lumière, du calme et de cette bière fraîche que l’on me sert sans m’emmerder. Trois agricul­teurs à cheval dis­cu­tent de front avec un vil­la­geois instal­lé sur la ter­rasse voi­sine. Pen­dant ce temps, le patron apporte de la pael­la, une salade, de la viande passée au four, puis il rap­porte de la bière et ferme le restau­rant, dîne en tête à tête avec sa cuisinière. Je frappe à la vit­re pour pay­er.. il demande si nous voulons partager son dessert. 

Faire la tortue

La cara­pace. De quelle épais­seur? Est-elle fran­chiss­able? A quel prix le devien­dra-elle? Est-ce con­cev­able… improb­a­ble, pos­si­ble? Mais surtout, cette cara­pace est-elle l’ex­pres­sion de besoins intérieurs qui, à tra­vers elle, se pro­tè­gent de l’ex­térieur ou relève-t-elle de la con­trainte éducationnelle?

Internet

J’ap­pelle un robot.
“Vous souhaitez dénon­cer votre con­trat inter­net, dites [oui]”.
-Oui.
“Nous allons vous met­tre en liai­son avec un de nos agents.
-…
-Allô, je me présente, mon noms est, en quoi, etc…
-Je veux sup­primer le con­trat.
-Bien… Mon­sieur.. Epelez votre nom!
- B‑l-a-b-l-a-b-l‑a.
-Mon­sieur Blablabla, vous ne voulez pas rester avec nous?
-…
-Mon­sieur?
-Je veux met­tre fin au con­trat.
-Oui, mais pourquoi?
-Com­ment? … je pars à l’é­tranger!
-Bien.. Et où allez-vous?
-Et vous Madame, que faites vous ce soir?
-Com­ment?
-Est-ce que vous vous foutez de ma gueule? “Oui je me fous de ta gueule!”
-Mon­sieur! Mon-sieur…!
-De quelle couleur est votre culotte?
-Je.. je vais être oblig­ée de rap­porter l’in­ci­dent!
-…
-Mon­sieur?
-N’est-ce pas, c’est désagréable ces ques­tions intimes?
-Dans ces con­di­tions je vais refuser de met­tre fin au con­trat.
-Madame, je suis le client, vous êtes la multi­na­tionale.
-.. je vais voir ce que je peux faire.

Proximité

Ver­tu de la prox­im­ité dont on par­le sans trop savoir com­ment la mesur­er: entre onze heures et une heure ce matin, cir­cu­lant dans les rues proches du vil­lage au départ de mon immeu­ble, j’ai pu récupér­er en liq­uide la cau­tion de mon apparte­ment actuel, réserv­er une place de sta­tion­nement auprès de la mairie pour que le camion du démé­nage­ment se gare sans encom­bres, pren­dre ren­dez-vous pour le jour même au garage afin de présen­ter mon tank, acheter fruits et légumes, faire reli­er mon nou­veau man­u­scrit, tester ma plume et répar­er mon sty­lo de com­bat par le papeti­er, pren­dre du plâtre à prise rapi­de chez le Chi­nois et me faire couper les cheveux par Manolo — j’en suis encore étonné.

Drogue

A nou­veau dans le démé­nage­ment. Moins embêté qu’à l’or­di­naire. Je dirais même que je développe dans l’ex­er­ci­ce un cer­tain tal­ent. Une pro­fes­sion­nal­i­sa­tion. Dans la pièce s’ac­cu­mu­lent des tas dis­tin­gués, l’un expé­di­a­ble dans le Nord de l’Es­pagne, l’autre pour la Suisse, le dernier pour la voiture — ce sont les affaires de pre­mière néces­sité. A l’heure du goûter, vient ce cou­ple qui tra­vaille pour Ora­cle, lui Ital­ien, elle Indi­enne ou noire, ou encore les deux. Ils soulèvent mon canapé, le retour­nent, cherchent ses points faibles afin de le démon­ter, l’en­caiss­er dans l’as­censeur et le ranger dans leur voiture, tout en admet­tant qu’ ”il fau­dra louer une camion­nette”. Venus avec deux caisse d ‘out­ils dignes du F.B.I., ils se félici­tent: “ce n’é­tait pas si dif­fi­cile!”. Je pactise: “la tech­nolo­gie a beau­coup pro­gressé”. La femme, curieuse :
-Où avez-vous dit que vous alliez?
Ne trou­vant pas la réponse (du moins en une phrase), je dis:
-Au Cam­bodge, acheter des T‑shirts.
Eux par­tis, je désosse les tables, les chais­es et le sac de boxe, je range le sucre (j’ai acheté par erreur cinq kilos) et les pro­duits de lessive (sept fla­cons), puis je vais chercher la voiture. Nous sommes dimanche, je vis en face du cen­tre des Urgences, il y a une phar­ma­cie ouverte jour et nuit. Mir­a­cle, deux par­ents déboitent avec leur fille qui vient de s’ou­vrir le genou, je me gare, je charge. Enfin, après six heures passés à porter, ranger, scotch­er, j’ou­vre une bouteille de bière Skol prise chez le Chi­nois et tombe sur ce mail de la nou­velle pro­prié­taire : “que voulez-vous faire exacte­ment avec l’ap­parte­ment que je vous pro­pose? Qui vivra là?”. Et je devine: elle me croit riche (d’après la voiture), elle sait que je suis écrivain (donc pau­vre), je lui ai dit que j’y habit­erai peu. D’où la con­clu­sion: il va trafi­quer de la drogue.

Société automatique

“Il y a de l’avenir là où les humains seront capa­bles de met­tre les auto­mates au ser­vice de la désautoma­ti­sa­tion”, Bernard Stiegler, Con­férence à l’IN­RA, 2014 (en réal­ité, il dit “automa­tismes” et non “auto­mates”, mais sans le con­texte, il pour­rait y avoir équiv­oque psychologogique.)

Physicalisme

Le “phys­i­cal­isme” des Anglo-sax­ons c’est, sous pré­texte de pro­grès, la destruc­tion de ce qu’il y a d’hu­main dans l’homme, c ‘est à dire le désor­dre créatif, ce dynamisme fon­da­men­tal de la nature, bref la clef de la vie. Mais quelqu’un qui est par­tie de la nature peut-il vrai­ment, par la rai­son et ses inven­tions tech­nologiques, maîtris­er le tout de la nature; n’est-elle pas néces­saire­ment débordante?

Rebut

Trou­vé au milieu des déchets de pois­sons, devant le bistrot du coin, dix chais­es usées jusqu’à la corde que le patron venait d’é­vac­uer. Sur le lot, j’en ai prélevées qua­tre que j’ai chif­fon­nées et lus­trées au pro­duit à vit­res. Un plaisir de l’or­dre de la recon­quête du ter­ri­toire. A l’op­posé de cette pro­lé­tari­sa­tion de l’e­sprit qu’im­pose le mod­u­laire en con­gloméré qu’il faut réalis­er sur mode d’emploi. Four­bis­sant ce matériel sur lequel, pen­dant des années, des généra­tions de buveurs ont craché et pété, je me dis­ais qu’il me restait tout de même quelque chose de l’en­t­hou­si­asme éprou­vé il y a vingt ans à Genève quand, d’un squat à un autre, je démé­nageais nos meubles en tram.

Meilleur

“Oui, me dit ce cama­rade de sport à qui j’an­nonce mon départ pour le Nord, il n’y a pas au monde de meilleur endroit pour vivre que Mala­ga”. Sans ciller, il ajoute : “Quoique je ne se sois jamais aller voir ailleurs…”