Selon mon habitude, j’écoute les derniers quatre-vingt, cent, cent-dix albums rock et folk publiés qu’affiche mon site à forfait et en retiens, après écoute intuitive, quelques-uns dont celui-ci, Complicit du groupe Bad Breeding, soit Respiration difficile; pour Aplo qui prépare en cuisine des tacos et pour lequel je vocifère à mesure mes appréciations, je fais, spéculant sur les premiers riffs, “du punk!”, puis “attendons la voix..”, et impatient, mimant les effets sonores, “le type va chanter comme ça (j’imite)”. Ce qui a lieu et, aussitôt m’arrache:
-Mais, c’est du Crass!
Ce que vérifie le graphisme de la pochette, des écritures majuscules organisées autour d’un cercle. Logo qui me rappelle que le 29 avril, comme je sortais de la station de métro Château rouge, à Paris, pour rejoindre l’appartement de mon éditeur, quartier de la Goutte d’or, au milieu des nègres, retentit soudain d’une fenêtre au premier étage, le premier titre du célèbre album de Crass, Christ (qui m’a accompagné pendant des années et dont le son me renvoyait brusquement à l’adolescence), hymne postpunk à l’anarchisme.
Etouffer 3
Tonte
Mon voisin, un ancien banquier, a un gazon impeccable.
-Mais enfin Luis, comment fais-tu?
-Je tonds.
-Tu ne sèmes pas?
-Je tonds.
-Mais enfin Luis, moi aussi je tonds?
-Je tonds et je tonds et je tonds encore.
-Evidemment. Alors que je voyage.
-Oui. En tout cas, ne renonce pas, insiste et tonds, n’arrête jamais de tondre!
Agrabuey
Ce matin, dans Agrabuey, corvée de printemps. Ana la femme du maire pelle l’eau de la fontaine, Miguel arrache l’herbe poussée entre les pavés, le guide requis pour la manoeuvre (faute de neige, il est ces jours sans travail) nivelle les bordures à la débroussailleuse. Un serpent s’échappe. Il ondule, n’en pouvant plus s’arrête sur mon pas de porte, au milieu de la rue de Barrio Campo (le village-champ). Aplo quitte la table de travail où il traite sous forme de dissertation et en anglais le sujet d’économie “spaces and exchanges”. Nous fixons la bête quand approchent les deux frères Jésus.
-Il est mort, déclare l’aîné.
L’autre le soulève.
-La queue est coupée.
Puis ils s’attaquent à ma chaudière expliquant: “Alexandre, il te manque mil de pression! Là, tu vois? Tu ouvres cette vanne, et quand l’aiguille noire rejoint la rouge…”
-Pas si vite!
Je fonce à l’étage, reviens avec une feuille de papier et un stylo, note le tout en français et applique du scotch sur les différente vannes, nommant l’une “A”, l’autre “B”, la troisième “hiver”, la suivante “été” comme si les deux frères allaient m’enfermer dans un sous-marin dont j’aurai à assurer la capitainerie pour un long voyage.
Tarbes
A Tarbes, dans un supermarché en réfection. Les clients, innombrables, poussent leurs chariots à travers des coursives instables, poursuivant les produits qui charrient ici et là, à bord d’étagères sur routes le personnel chargé du réagencement. Les légumes sont sur le parking, les fromages au milieu des pantalons. Sortant du parking, la Dodge roule sur des bouteilles cassées.
-Etrange, juge Aplo.
-Tout est comme ça désormais — pénible.
Balaruc
Le soir, nous atteignons l’hôtel des curistes, à Balaruc. Prévoyant de voyager seul, j’ai réservé une chambre simple. Je suggère un lit de camp. Le patron propose un lit plus grand mais unique. Puis il fait porter par son factotum qui vient de commencer le service du restaurant le nécessaire dans une chambre de réserve; celui-ci se présente à l’étage avec son nœud papillon, jette une matelas dans le vestibule, annonce qu’il apportera des serviettes. Nous sommes en soupente, dans une sorte de galetas. La nuit, je me réveille et hume l’air: sensation de dormir dans un garde-meuble de l’armée du salut.
Bac 3
A Genève, je vais au bureau et remue le stock. A force de persévérance, je trouve ma canne à pêche. Elle est derrière les cartons de robinets, de joints et de douchettes anales qui nous sont restés sur les bras suite à la faillite de la société de sanitaire. Son état vérifié, je la cache dans une anfractuosité du mur (c’est un modèle de prix), puis je déjeune avec Luv, en face de la gare, dans cette brasserie qui donne sur la scène de la drogue, la rue de la Servette et sa cour des miracles, heureux de voir que ma fille va bien, qu’elle travaille avec patience ses cours du collège, dans un monde bâti à sa mesure. Elle s’en va, Aplo me rejoint. Entre temps, il a vu son amie qui vit à Lausanne et lui a expliqué la situation. Nous roulons jusqu’à Carouge où je dois obtenir le duplicatum de la carte grise de ma Dacia récemment mise en vente. Avant d’emprunter l’autoroute, nous filons les yeux grands ouverts en direction de Saint-Julien à la recherche d’une boîte à lettres. La carte grise confiée aux bons soins de la poste, je tourne la voiture en direction du Bachet-de-Pesay, entrée de l’autoroute fermée. Je tourne le voiture. Nous voici enfin dans la bonne position. Alors le téléphone sonne. Mamère: “tu ne peux pas conduire dans ce état!” J’accélère. “Promets-moi, dès que tu auras passé la frontière, gare la voiture sur le côté et repose-toi!”
-Dès que j’aurai quitté la Suisse, ça ira mieux.