Denis de Rougemont, que l’on donne pour l’un des fondateurs de l’Europe abstraite qui siège à Bruxelles est son plus grand détracteur. Evoquant le groupe personnaliste des années 1930: “Nous avons dénoncé cette nouvelle tyrannie moderne qui consiste dans le fait que nos sociétés sont dirigées par l’Etat, c’est à dire par des corps de fonctionnaires qui se sont emparés de l’ensemble des activités de la nation, privant les hommes de leurs responsabilités en leur donnant le sentiment qu’ils ne sont pas responsables.” Entretien donné à la Télévision suisse italienne.
Société
A‑t-on une société aujourd’hui? Semble-t-il, personne n’en doute. Si, moi. Car telle n’est pas mon idée de la société. Je veux dire: ce que nous avons, n’est pas l’idée que je me fais d’une société. Le principe machinique régissant ce conglomérat d’individus dont nous sommes les éléments n’est pas ce que j’apelle une société. J’y pensais une fois encore ce soir. Alors me vint l’idée que c’était un problème de langue: notre langue est trop complexe. Elle ne permet plus de construire une morale, c’est à dire des relations de bon sens. Elle est, désormais, en chacun d’entre nous, le lieu de formation d’un sens qui ne peut pas faire société.
Vikings
A l’instant, j’écoutais “All shall fall” de Immortal, du dark metal norvégien. Grimés, cuirassés, cheveux qui pendent, dans la vidéo les musiciens sont installés sur un glacier et invoquent les forces d’ Odin. Or, il m’est revenu que, de retour du Chiapas en 2004, comme je patientais dans une salle d’attente de l’aéroport Benito Juarez de Mexico, ils étaient là, avec leurs coffres à instruments, leurs costumes, de bon matin et, en effet, à cette heure peu héroïque, les cheveux étaient longs, les torses musculeux et il y avait, dans chacune des mains de ces rejetons vikings, une canette de bière.
Porte étroite
Impressionné par La porte étroite de Gide que je croyais avoir lu, au point d’en parler dans Fordetroit, et que je lis en fait pour la première fois. L’élégance de la phrase, sa simplicité créent un climat extraordinaire. Pour l’aventure spirituelle du récit, il est aujourd’hui difficile, du moins pour le barbare que je suis, d’y atteindre pleinement, mais l’effet de beauté, lui, porte. Ceci par exemple, repris de Spinoza (le bonheur n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même): “Non Jérôme, non, ce n’est pas la récompense future vers quoi s’efforce notre vertu: ce n’est pas la récompense que cherche notre amour. L’idée d’une rémunération de sa peine est blessante à l’âme bien née. La vertu n’est pas non plus pour elle une parure: non, c’est la forme de sa beauté.”
Paella
Luis, mon coiffeur fantasque, cet après-midi, alors que j’attendais ma coupe, disait à son client, un vigneron: “vois-tu Paco, moi qui suis ici, contre les montagnes, avec l’hiver qui vient, l’hiver que je n’aime pas ou, maintenant que j’ai 44 ans, n’aime plus, je vais filer. Là, tu vois, je lâche les ciseaux, je m’en vais! Et où vais-je? Dans les Caraïbes! Faire de la paella! Mais oui Monsieur, dans une grande poêle dieu merci, avec… imagine la photo, deux filles qui dansent (Luis danse), les vois-tu, juste derrière moi, elles dansent (il danse) et admirent cette magnifique paella et la nuit, ah mon ami Paco, la nuit… !
Le client finit. Je prends sa place dans le fauteuil. Et dis:
-A Bangkok, dans un marché, il y a un type, peut-être espagnol, qui fait de la paella. Il ressemble beaucoup à ce que tu décris! Une chose est sûre, il a du succès, il doit bien gagner.
-…
-C’est un marché.
-Je sais.
-Mmh?
-Il est de Logroño. J’ai la photo. Un des mes amis me l’a envoyée. Formidable, n’est-ce pas? Donc moi, dans les Caraïbes…