Chèvres

Un autre voisin, bon­homme et jeune, la barbe laineuse, un car­ac­tère spon­tané. Il tra­vaille dans une coopéra­tive d’él­e­vage, des chèvres.
-Ah non! Elles sont stu­pides. Par exem­ple… euh.. dans un enc­los, trente bêtes, tu vois? Je m’a­vance sur la pointe des pieds, très calme. Elles entrent dans un tel état d’ex­ci­ta­tion qu’elles se jet­tent la tête la pre­mière con­tre les murs. Et tu vois, c’est mon boulot! J’en­tre tous les jours…

Nom

Nous mon­tons à l’al­page, au dessus de Vien­niel-de-Castil­lo, par la forêt et le maire, tan­dis que nous pro­gres­sons sur le chemin de cail­loux:
-Là c’est Lierde… après le pin, El sisio, à droite Los Ver­nue­ses Bajos…
Et devant mon éton­nement:
-Oui, tout a un nom.

Notion à déconstruire

Cette cri­tique de l’é­tat-nation, idée aber­rante, à voca­tion total­i­taire. L’usage banal­isé de cer­tains ter­mes bloque toute remise en ques­tion; mais si j’y réfléchis, je vois. La nation, représen­ta­tion mys­tique, référée à la reli­gion, l’é­tat, appareil admin­is­tratif. Créer l’ad­hé­sion par l’ap­pel religieux, con­train­dre par l’or­gan­i­sa­tion arithmétique.

Bière 2

Décou­vert une épicerie au vil­lage voisin qui représente cette bière, la seule que je puisse avaler par­mi dix, quinze, vingt mar­ques locales. Les vendeuses com­men­cent de vider le stock.
-Là.
Je fais la moue.
-Vous en pren­driez plus…?
-Met­tez tout.
Soix­ante litres.
-Où est votre voiture?
Je la désigne: mon­tée sur le trot­toir, le pare­choc est à deux mètres de la caisse enreg­istreuse, der­rière l’un de ces rideaux de per­les qui tamisent la lumière vio­lente de l’été (le côté west­ern des lieux reculés de mon­tagne).
Sont apparues deux autres vendeuses. Passe un gosse. Que je salue. C’est l’un de ceux que j’ai emmené en camp dans la forêt, le jour de sor­tie pour les enfants d’A­grabuey. Mes litres encof­frés, je démarre la voiture et rase une ter­rasse de bistrot: on me fait de grands signes, tous les amis du vil­lage, guides et ani­ma­teurs, sont là. J’ar­rête, je saute à terre.
-Pro­vi­sions? Demande Enrique.

Arrière-garde

Cette thèse, pro­posée selon le délire habituel et opti­miste de ces gens — Deleuze, Fou­cault, Blan­chot — que la com­mu­ni­ca­tion est l’in­verse de l’art (je cau­tionne)… Quar­ante ans plus tard (je cau­tionne tou­jours), nous voyons ce qu’il en est des idées: elles cir­cu­lent à la vitesse de la lumière à tra­vers le cerveaux, mais ne s’ar­rê­tent plus, et insai­siss­ables, font détritus.

Autre

Gala me dit sans cesse — à dis­tance, n’ayant pas le plaisir de par­ler avec elle de vive voix  — “nous sommes la généra­tion sac­ri­fiée, celle qui doit s’adapter au nou­v­el appareil­lage élec­tron­ique de l’ex­is­tence”. Elle en a con­tre la mul­ti­pli­ca­tion des dis­posi­tifs de médi­ati­sa­tion. D’ac­cord. Cepen­dant, plus j’y pense, plus je me dis qu’elle décrit l’ex­i­gence imposée à sa généra­tion, celle qui est née dans l’après-guerre. Pour moi, le sen­ti­ment serait plutôt : nous sommes les pre­miers à sen­tir qu’au­cune des solu­tions résul­tant de la com­bi­na­toire ter­restre peut suf­fire pour l’avenir et qu’il va donc fal­loir trou­ver autre lieu, autre chose, autre idée.

Routine

A nou­veau deux jours sans crois­er un vivant. Quand passe la paysan devant ma porte j’ou­vre.
-Je vais faire un sudoku avec les poulets, me dit-il.
-Attends!
J’at­trape mon litre de bière, je le suis. Nous allons dans son potager. Il me mon­tre ses tomates. Elle sont gross­es, elles sont vertes. Comme je lui dis mon intérêt pour les con­com­bres, il me ramène dans son garde-manger, m’en donne deux. Rasséréné, je reviens à mon ordi­na­teur qui affiche un com­bat de la chaîne Bellator-MMA.

Etat des rues

Vio­lence, rage — sans rap­port. L’une non-dirigée, physique; l’autre infor­mée, spir­ituelle. L’une abstraite: à défaut de cible ori­entable par quelque cynique; l’autre sachant ce qu’elle veut attein­dre: détru­ire qui aupar­a­vant à cher­ché à la détru­ire, et ain­si force de jus­tice humaine. Ce que nous avons, dans nos rues, dans l’E­tat, aujour­d’hui, surtout dans l’E­tat — les rues n’é­tant que le côté cours de ces couliss­es qui per­mu­tent leurs mes­sages via une scène — c’est de la vio­lence. Bruit dis­tribué, fatigue, désori­en­ta­tion, chimie, usure men­tale. De rage aucune, pas de rage, donc nul retour rapi­de à une sit­u­a­tion humaine.

Eminence

Les intel­lectuels pensent un espace de pos­si­bil­ités où ils voudraient expa­tri­er leur corps pour qu’il vécût à la mesure de l’e­sprit. Cer­taine­ment, si cela arrivait, chercheraient-ils une autre expa­tri­a­tion. Tel est leur orgueil, dessin­er l’inex­is­tant. Mais ce qui n’ex­iste pas, présen­té, excite le com­mun. D’où leur rôle dans l’his­toire: éminent.

Ecarter

Si nous écar­tions les faux prob­lèmes, ceux qui sont créées à par­tir de solu­tions pour opaci­fi­er, dis­traire et domes­ti­quer les esprits, cer­taine­ment auri­ons-nous, à vue, une avancée morale de nos sociétés.