Du beurre sur le couteau, je suis le premier arrivé dans la boulangerie. La vendeuse est absente. Dans les machines, dans la farine, des silhouettes de femmes. Aucune ne fait le service. Les clients s’entassent. J’affrète une bus, nous montons. La boulangère à emprunté le même circuit: il faut la ramener.
-Mets l’autotoire, dit mon copilote.
Je ne bouge pas.
-L’autotoire!
-Quoi? Qu’est-ce que c’est?
-L’autotoire, l’autotoire!
Furieux, je lui jette des bouteilles à la figure:
-Parce que toi tu as lu les cinq cent pages du manuel, tu les as lues? Eh bien moi non plus!
-L’autotoire, dit-il d’un air désolé, c’est la fonction qui nous reconduit le véhicule à la boulangerie.
Pain
Samizdat 2
Dans une critique de la NRF de 1987, Laurand Kovacs commente le livre d’Axionov Un petit sourire s’il vous plaît: “Il montre comment les valeurs qui fondent le pouvoir, et le pouvoir lui-même, sont confisqués au profit d’une caste de conservateurs et de rentiers de la Révolution. De leur côté, tant qu’ils restent sages, les artistes bénéficient d’avantages considérables: ils sont les alibis stipendiés de l’organisation qu’ils narguent en un défi permanent”.
Samizdats
Amadouant les bêtes par la bêtise, la presse quotidienne s’est bientôt mise au service du capitalisme automatique lequel s’en sert pour pousser son programme de réduction des personnes à l’unité économique, transposable, sacrificielle. Ce faisant, elle a perdu ses lecteurs. D’où son engagement contre la liberté de l’internet dont les militants cherchent à rétablir l’information et déclarent les employés de presse pour ce qu’il sont, des larbins. La séquence, n’en doutons pas, se reproduira avec les éditeurs. Et les samizdats électroniques envahiront le réseau, poursuivis par des logiciels de nettoyage.
Haut-bas
Toujours pensé que l’on pouvait s’en sortir par le haut et par le bas. Sortir, terme symbolique, mais aussi matériel. S’occuper de son corps, le porter vers l’issue. Par le milieu, non. Trop de monde. Les moyens vont à la moyenne. Ils saturent le champ. En bas, la mort, en haut la grâce. Dans la donne moderne, la richesse et son cortège d’avantages, d’exceptions, de passe-droits. Les riches vivent des ponctions sur le multiple, sur la foule, ce moyen, ils en vivent sans y toucher. Les autres, ceux du bas, s’ils échappent à l’accident, se salissent les mains et charrient avec eux le poids ressenti de la bête. Deux façons. L’aérien, le terrestre. Au milieu, on va aveugle et se rassurant sur le mérite de cet état, résigné, une sorte d’offense.
Extraordinaire
A Gala je parle de quelques miracles opérées par des mystiques contemporains. Elle dit: cela ne m’intéresse pas. Je lui rapporte le cas de cette anglaise morte en 1991 qui écrivit huit cent partitions musicales sous la dictées des compositeurs morts Chopin, Bach, Beethoven ou Stravinsky. Gala hausse les épaules. J’insiste:
-Mais enfin, n’est-ce pas extraordinaire?
-Que cela soit, je n’en doute pas. J’ai seulement dit que je ne voulais pas y penser. D’ailleurs, je t’ai plusieurs fois raconté. A vingt-six ans, à Venise, dans une cave, une voyante t’a vu. Elle a décrit ce que tu es dans le détail, tes yeux, leur couleur, ton caractère. Elle a même dit que tu faisais un métier étrange. Et que je tomberai amoureuse de toi.
Construction
Neuvième semaine d’exercice aux suspensions. Ce soir, vers la fin des cinq cent tractions, la brûlure dans les muscles était si forte que je me demandais si je pourrai encore pratiquer des gestes subtils tels que pointer un crayon sur une feuille à dessin. A l’évidence, il y a du côté de la culture physique un handicap proportionnel à la force acquise.
Hédonisme
La langue allemande est ma patrie. Ou la française, l’espagnole, déclaraient les poètes. C’est qu’il existait des langues et des patries au lieu de ce marigot d’images où l’arbitraire chacun revendique son droit au plaisir corrompant la philosophie du plus petite dénominateur commun qu’est l’hédonisme.