Confusion

Les sociétés vieil­lis­santes con­fondent reli­gion et char­ité, les jeunes reli­gion et puissance.

Skis

Pris livrai­son de mon matériel de ran­don­née. Skis, peaux, cro­chets, bâtons téle­scopiques et radar de cou. Le vendeur s’ar­rête de tri­er ses champignons. A peine m’a-t-il salué:
-Tu cois que c’est pos­si­ble toi? Per­son­ne n’a franchi le seuil de ma bou­tique aujour­d’hui et main­tenant que tu es là, voilà deux clients. Bouge pas, je reviens!
De retour, il véri­fie mes achat, règle les fix­a­tions.
-Là.
-Et le radar.
-Ah, oui.
-Com­ment ça fonc­tionne?
-Oh, tu ver­ras bien. Demande à ton voisin, le guide.
Et il retourne à ses champignons.

Dit-il.

“Notre mis­sion est de con­serv­er les actifs.”

Bois

Par temps de brouil­lard, jours pais­i­bles, coupés du temps. Le chat miaule devant la mai­son. Dans son lit la riv­ière coule sur une demi-largeur char­ri­ant des eaux de pluie ter­reuses. Il a neigé sur les som­mets, mais avec des tem­péra­tures aus­si hautes le ciel ne blanchi­ra pas les rues avant décem­bre. Hier, Bus­tos a débar­qué une tonne de bois. J’é­tais allé le chercher à la ville, dans cette zone indus­trielle où il tra­vaille avec ses fils, des gail­lards velus, comme sor­tis de la grotte. En approchant de leur repaire, je vois qu’il n’y est plus; à la place, un ter­rain éven­tré.
-Bon dieu, dis-je à Gala, ils ont rasé!
En fait, je me trompais de trois numéros. Leur affaire est plus bas dans la rue. Les homme se tenaient dans le local. C’est une baraque posée plus que bâtie, sans porte, sans con­fort. Elle sert à la fois de bureau et de cui­sine, on y voit un lit. Un vieil­lard est assis. Il porte une cape. Son physique rap­pelle celui d’An­tonin Artaud dans Napoléon. Tan­dis que le père énonce “du mélange, mille kilos.. et du petit, vous en prenez? Alors deux sacs!”, un col­lègue grif­fonne la com­mande sur un bout de papi­er. Un des fils se tient devant la table. Il déballe des chew­ing-gum, bon­bons, ficelles au sucre et caramels, les reni­fle et les jette dans un sceau rem­plis d’é­pluchures. Quand l’autre a fini de not­er, Bus­tos fait:
-Voilà! On vient quand, main­tenant?
-Plutôt demain.
-Demain?
Les per­son­nes présentes dans le local s’in­ter­rompent.
-Le matin?
-Pas trop tôt.
-Onze heures.
Alors celui qui a noté la com­mande:
-12h30, après on mange.
Tous grog­nent pour approu­ver. Et Bus­tos:
-Mer­ci Alexan­dre (car je viens de lui rap­pel­er mon prénom).
Le lende­main, à l’heure dite, il recule le camion dans notre rue, lève le pont, ren­verse les mil kilos de bûch­es sur le pavé.
-Tu crois qu’il va neiger Alexan­dre?
Il encaisse, s’en va. Le silence revenu, le voisin passe la tête par la porte cochère de sa mai­son:
-Hé!
-Oui.
-J’ar­rive, on va ren­tr­er ça!
Il pose sa canne et pen­dant une heure porte mon bois.

Bar

Arrivé à Agrabuey. Vaste silence, le val­lon ruis­selle. Au bar, juché sur un échafaudage, je trou­ve le maire. Avec des plâtri­ers, il abaisse le pla­fond, cloi­sonne, lisse de l’en­duit. Sen­ti­ment que les choses changent trop vite. Qu’elles changent pré­cisé­ment quand on arrive. Moi qui ait con­nu l’a­vant. Lequel ne revien­dra pas. Ce qui, bien sûr, est une erreur d’in­ter­pré­ta­tion. Il y a tou­jours un avant et un après. Ils se suc­cè­dent. Infin­i­ment. Ain­si, cha­cun a la pou­voir de dire, quelque soit le moment de son con­stat, “autre­fois, ici…”. Pour­tant, comme je m’en­tre­tiens avec les autres vil­la­geois du chantier du bar, tous s’ac­cor­dent pour dire: “Oui, dom­mage, ce bar, c’é­tait bien, pourquoi changer?”.

Bien

Tout va bien. Quelle sat­is­fac­tion de pou­voir le dire! Si bien que je me le répète, et cela depuis deux, même trois . Nuit acro­ba­tique, tor­ride, le matin voiture grosse et chaude, tra­ver­sé la mon­tagne en écoutant du hard-rock à pleins tubes, de retour à la mai­son, un feu épais, de la bière suisse au frigidaire, que deman­dez de plus?

Femme

Femme char­mante dans le train, jupe et talons, cils arqués, sourire élé­gant.
-Je peux?
Elle retire son sac de mar­que, me prie de m’asseoir, se rep­longe dans la lec­ture d’un texte de loi.
-J’ai moi-même lu ce texte sur les armes hier, mais pas en entier, là vous étudiez la ver­sion com­plète!
-Je suis avo­cate.
-Je suis par­ti­san le droit aux armes.
Elle soulève le texte de loi, appa­raît le nom du lob­by.
-Comme vous, j’en suis mem­bre.
Alors elle m’ap­prend qu’elle est com­man­dante d’une com­pag­nie de chars, nous par­lons muni­tion, tac­tique, course à pied.

Public

Mon édi­teur dont je ne peux pas par­ler — il me l’in­ter­dit.
-Mais enfin, lui dis-je, tu es un per­son­nage pub­lic!
-Non, non.
Puis il s’é­tonne de mes ventes: ces dernières années médiocres.

Jean

Jean, con­cen­tré, intel­li­gent, fatigué. Vis­age sec, les yeux vifs. Nous prenons une bière à Genève. La dis­cus­sion va à l’essen­tiel. Sen­ti­ment heureux : chaque moment de l’échange est prof­it. Dans la rue, der­rière la vit­re, passent les trams chargés des tra­vailleurs du soir. Instan­ta­nés de l’esclavage. Sur le trot­toir se hâtent des pié­tons venus des qua­tre coins de la planète. Vision épou­vantable. De dépos­ses­sion. Fin de la cul­ture, fin du savoir-vivre, début de l’assem­blage tech­nique, début de la mas­si­fi­ca­tion. Je me rac­croche à la con­ver­sa­tion. Elle est pas­sion­nante car pré­cise; lec­tures, théories, cita­tions. Jean explique le rap­port entre l’ex­trême-droite brésili­enne, l’é­vangélisme et le sion­isme loubav­itch. Les images de la ville s’ef­facent.
-Moi, dit Jean, je ne sup­porte plus.
Il vit dans la mon­tagne, retiré, il tutoie le silence.
-D’ailleurs ici, même dans l’ap­parte­ment, ce n’est plus pos­si­ble. Un nou­veau locataire à emmé­nagé à l’é­tage. Il a instal­lé une lessiveuse. L’a enclenchée. Est sor­ti. Le lende­main, tout l’im­meu­ble était inondé. Six mois de travaux. Main­tenant, il a deux goss­es. La famille hurle. Il y aurait la solu­tion de fix­er un haut-par­leur sous son planch­er, de pass­er du Schön­berg.
-Ou le poème élec­tron­ique de Varèse.
-Ou de mon­ter avec un flingue.

Baccalauréat 2

Un bus de ban­lieue à Genève. Il pleut. J’ai ren­dez-vous. Sept heures, à peine, il fait nuit, déjà. Jamais je ne prends le bus. J’ose dire: cela fait trente cinq ans que je ne suis pas mon­té dans un bus en Suisse (excep­tion: la ligne 10 pour l’aéro­port, à l’aube, chargé de valis­es). Seule­ment j’ar­rive de Lau­sanne, de la céré­monie du bac­calau­réat, je n’ai pas le temps de marcher, je suis en retard. Et une fille accom­pa­g­né d’un garçon de dix ans, assise sur le côté soudain fait : “Alexan­dre?“
Encore agacé par ce cirque d’adultes, je rétorque :
-Je ne te con­nais pas.
-Mais si, si…
-Tu nous avais aidé à squat­ter! Après avoir cassé les portes, tu t’é­tais hissé sur le toit de la mai­son pour planter le dra­peau.
-Tiens, tiens! Où ça?
-Rue des Pho­tographes.
Et en effet, peu à peu.
-Tu m’avais aus­si aidé à traduire.
-De quel langue?
-De français en français. Un texte incom­préhen­si­ble, de l’Ecole de Franc­fort.
-Adorno, Horkeimer… Oui, j’aime bien.