Rêve
Monpère dort dans le même lit. J’entends des bruits derrière la cloison. De l’eau. Puis des voix. Je m’alarme. J’appelle. Je crie. Si bien que Gala se réveille :
-Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?
-Rien, je te raconterai.
Cinq heures plus tard, après l’insomnie, je me rendors. Je rêve que je vomis de la bile noire. Monpère me demande :
-Que se passe-t-il ?
-Je rêvais, j’ai cru que tu dormais à côté de moi.
-Je parle de ce que tu as mangé.
«Sais pas, me dis-je, un produit pour l’entraînement ? »
-Qu’as-tu mangé ? insiste Monpère.
(il sait tout sur les causes et les effets).
Je réfléchis à ce que je devrais et ne devrais pas lui dire.
-Un petit pain ?
Platter 2
« Nous n’étions pas encore bien éloignés de Dresde lorsqu’un jour, comme je mendiais dans un village, un paysan qui se trouvait devant sa maison s’enquit de mon origine. En apprenant que j’étais Suisse, il me demanda si je n’avais pas de compagnons. « Ils m’attendent à l’entrée du village », répondis-je. « Amène-les ici », dit-il. Et il nous donna un bon repas avec de la bière en quantité. Nous fûmes bientôt en belle humeur et le paysan aussi. Sa mère était au lit dans la même chambre ; il lui dit. « Mère, tu as souhaité maintes fois de voir un Suisse avant ta mort ; eh bien ! en voici quelques uns que j’ai invités pour l’amour de toi ! » A ces mots, la vieille se mit sur son séant et remercia son fils de nous avoir régalés : « J’ai, ajouta-t-elle, entendu si souvent dire du bien des Suisses que j’avais grand désir d’en voir un ; il me semble que maintenant je mourrai plus volontiers. Allons, amusez-vous. »
Thomas Platter, Ma vie.
Platter
« Le soir, j’ai fait souvent cinq ou six voyages pour porter à mes bacchants, qui demeuraient à l’école, le fruit de ma quête du jour. Les gens me donnaient l’aumône volontiers, parce que j’étais petit et Suisse : en effet, les Suisses étaient très aimés et la nouvelle des pertes qu’ils venaient d’éprouver à la grande bataille de Milan avait excité la compassion générale. Le peuple disait : « Les Suisses ont perdu leur meilleur pater noster », vu qu’auparavant ils passaient pour invincibles. »
Thomas Platter, Ma vie.
Rincon
La plage est sous la pluie. C’est rare. Je décharge nos cartons, valises, vestes, ordinateurs, gare la voiture à un kilomètre, dans les hauts du village, car le nouvel appartement est en plein centre, devant la Plaza Mayor, l’immeuble donne sur l’arrêt de bus. Il est humide. A croire qu’il pleut dedans. Je me penche par la fenêtre. Très peu d’Andalous. Les terrasses sont en place, inondées. Les piétons rasent les murs. Nous nous mettons au lit. La chaleur du corps condense l’humidité. Nous sommes dans l’eau. Le matin, grands cernes. Gala est défaite. Même la crème n’y suffit pas. Et il pleut.
Essai sur le posthumanisme – dernier.
Péniblement corrigé sept pages en trois jours. J’y pense, j’y pense encore, pars pour l’entraînement, oublie. Au milieu de la nuit, je me réveille, j’allume, je me mets à travailler. A l’aube, je me recouche. A dix heures, je continue les corrections, avale des pâtes, y retourne. Pendant deux jours. Soudain, c’est fini. Jésus branche la clef qui contient le manuscrit, imprime, j’emballe, achète une enveloppe chez Sing, donne à la poste, rentre et dors. Dix heures, encore dix, puis onze.
Guadalajara 2
L’hôtel s’élève sur le côté gauche de l’autoroute A2 ; en face, la ville. Pour y accéder, une passerelle d’architecte dont la courbure évoque l’aile d’un Boeing. Nous traversons.
-Premier bar, fais-je.
Mais la marque de la bière, le sordide du local, l’absence de tapas ; nous passons un bar, un autre, empruntons une rue, revenons sur l’avenue, descendons (Guadalajara est en pente). Gala demande. Pour moi, un calvaire. Les Espagnols aiment renseigner, Gala parler. Cela dure, je me dandine, j’attends. Pessimiste, je le suis. Mais on pourrait aussi dire qu’il s’agit d’un calcul : je sais que les Espagnols ne savent pas. Ou plutôt, qu’ils ne savent que les proximités. Vous êtes devant un bar. Vous avez décidé qu’il ne convient pas. Ils vous diront : « ce bar est le meilleur qui existe ». Pour cause, ils habitent dans le même immeuble. C’est leur bar. Le meilleur. Bref, nous marchons. Nous descendons. Après six cents kilomètres de route à travers l’Aragon et la Castille, je mérite une bière, mais Gala n’a pas tort : l’ambiance est misérable, obscure, humide. A force, nous voici sur la rue commerçante, celle que la municipalité arrose à hauteur du premier étage en période de chaleur. Et qu’y trouve-t-on ? De splendides devantures en bois des années 1950 au fond desquelles nichent des Chinois camelots (ils s’éclairent à l’ampoule 40 watt, comme dans la junge indonésienne), des boutiques d’habits pour grand-pères franquistes (pulls en pointe, chemises rayées, boutons de manchettes et pantalons de flanelle) et des kiosques de la loterie à numéros. Un bar aussi. Au service, des Chiliens. Gentils. Esclavagisés.
-Non, je ne peux pas.
Me répond l’homme quand je lui demande me verser de la bière dans une verre à cidre. Ce qui veut dire qu’il s’agit d’un établissement franchisé. Le bar comme les Chiliens relèvent de la multinationale. Car il faut savoir, en Espagne, le contenu entretient avec le contenant un rapport des plus libres. Vous préférez votre vin dans une tasse à café ? Nul ne vous le reprochera. Le chilien confirme :
-Nous sommes un bistrot de chaîne.
Par ailleurs agréable et aux prix modiques, pas à se plaindre, mais l’ambiance est légèrement malhonnête ; conceptualisée dans un bureau. Nous retournons dans la rue. Cette fois, il n’y a plus rien. Le magnifique hôtel à la façade ornée de conques (déjà visité), la cathédrale, le parc, plongé dans le noir, puis le trafic, de plus en plus dense.
-Une heure et demie que nous marchons, dit Gala. Tu crois que c’est possible ?
Comment savoir ? J’ai vingt-huit Casio et Gala n’en aime qu’une. Elle me l’a mise au bras alors que nous quittions la montagne.
-Pas celle-là, objecté-je, la pile est plate !
-Les autres sont ridicules !
Donc je n’ai pas l’heure. Et Gala se met en tête de demander. J’ai dit ce que j’en pensais. Miracle, ce que nous cherchons existe. Dans l’obscurité, nous trouvons un taxi. Tous feux éteints, il attend devant la gare routière, elle-même éteinte. Nous remontons la ville et mangeons à l’hôtel.