Rue Pietrapiana cet homme retour du marché tire un cabas à roulettes sur lequel il a aménagé trois poches extérieures à saucissons.
Fiesole
Après la dissipation des brumes, réapparaissent les collines de cyprès. Nous grimpons dans un bus à deux étages, l’un de ces bus de type anglais qui sillonne désormais tout les villes-musées d’Europe. Il y a cinq ans nous l’empruntions à Lisbonne. Aujourd’hui il longe l’Arno, monte sur le terrasse Michel-Ange, plonge dans les ruelles pierreuses; véritable morceau de conduite entre les scooters classées en épi, les livreurs qui roulent à contre-sens, les taxis électriques et les bancs de touristes chinois. A hauteur de deck, en salon ou en cuisine, dans les étages des immeubles, une dame devant son téléviseur, une mère avec un bébé. Nous accompagne une jeune brésilienne, amie d’un jour et femme de ce garçon rencontré au magasin de vélo, lequel travaille, la délaisse. Le tour de la ville fini, nous grimpons dans un second bus, identique au premier, mais qui qui traverse le Champ de Mars et ses installation sportives, entre dans la campagne, rejoins Fiesole, village perché sur la colline où l’on trouve une amphithéâtre romain et deux monastères. Gala qui ne marche jamais nous pousse en direction de la passegiatta panoramica. Le chemin de ronde donne sur Florence. Les quartiers sont enfouis dans la lumière et la végétation. Plus loin, des gosses jouent, comme à l’abri de temps. Nous revenons à la nuit avec deux pièces de bœuf de 1700 grammes, sortons les alcools, les chips, les rondelles de pomme, le chèvre. Aplo pèles les patates, Luv distribue des assiettes. Gala lave la chicorée dans l’évier. Une verre d’eau à la main, la Brésilienne contemple l’activité. Bientôt les fumées montent. Épais comme des bottins, les steaks sautent dans la poêle.
Arabes 4
Ce vendredi, même scène des tapis. Il va sonner midi. Lorsque je me penche à la fenêtre, le square a été repeint aux couleurs de l’islam. Je fulmine. Pas d’enfants. Ils ont fui. Remplacés par des Magrhébins et des noirs en pyjama, djellabas et que sais-je. Ils se tiennent la main, se couchent, s’agenouillent, fument et monopolisent. De la mosquée sort un barbu un haut-parleur à la main. Il s’en va. Revient avec un second haut-parleur. Maintenant, il tire un câble en travers de la route. Et apporte un engin. Cinq minutes plus tard, un chant retentit. Enfin, chant, c’est beaucoup dire. Les Arabes, les noirs s’agenouillent, commencent à prier. Je me dresse à la fenêtre. “Viva Italia! Back to Africa! Islam e merda!” Quinze ans de hardcore ont cultivé ma voix; elle porte. “Democrazia! No Islam!” Cette fois, c’est l’émeute. Les Italiens de Borgo Allegri sont aux fenêtres: les cuisiniers sortent des trattorias, et les antiquaires, et le boulanger du Forno. Commence la prière. Deux cent énergumènes en rythme, et je me relève et je me couche. Des gars qui dorment dans la rue, sentent encore la casbah et l’eau de la Méditerranée. Au centre de Florence, à trois cent mètres du Dôme! Je prends mon souffle et double la mise: “Is-lam, mer-da! Democrazia!”. Entre-deux:
-Gala, va chercher les flics avant que ces crétins ne montent me lyncher!
Les bras se tendent, les insultes fusent. Gala se maquille.
-Maintenant Gala, si tu veux me retrouve entier! Ils sont deux cent!
Calme et affolée, elle répète:
-Oui, attend, oui, j’y vais!
De retour à la fenêtre, j’envoie de nouveaux slogans, mais dois couper court, on sonne: la police. Deux agents montent, la main sur leurs flingues. Gala fait entrer. Au début, ils ne sont pas rassurés. Puis ils voient que je suis sobre et décidé. Ils comprennent ce que je dis:
-Rassurez-moi, cette saloperie n’est pas autorisée!
Elle l’est. Par le préfet. Ces pauvres clandestins débarqués par la maffia n’auraient pas assez de place pour prier donc, en attendant une meilleure solution, les politiciens leur ont donné le square. Je me tape la tête. En langage universel: “mais enfin, vous les Italiens, êtes complètement fous!”. A nouveau on sonne. Il me semblait bien, tantôt le flic a parlait dans son walkie-talkie. Gala ouvre: c’est l’inspecteur. Il est en civil. Le flic a dû lui dire que ce n’était pas dangereux. Il vient pour clore l’affaire. Pendant qu’il parle en italien avec Gala, les flics en uniforme me font signe. Ils m’entraînent dans la chambre à coucher et referment la porte sur nous.
-Moi, me dit l’un des agents, je pense comme vous, il faut les pendre, mais je ne peux rien faire. C’est le préfet.
-De quel parti?
-Siniestra.
-Porca miseria!
Une heure plus tard (les flics sont partis), c’est les propriétaires de l’appartement qui débarquent. Ils sont inquiets. Tremblants. Surtout la femme. Gala leur fait des politesses. Je tranche: “écoutez, si j’avais su qu’il y avait une mosquée sous ce logement, jamais je n’aurai loué. Je déteste ces musulmans qui viennent pourrir ce qui reste de nos démocraties”.
Alors le propriétaire:
-Je suis musulman.
Depuis vendredi, je sors armé. Et avant ou après Gala. Car il me faut chaque fois passer devant les quinze, vingt, trente énergumènes qui règlent leur trafic sur le trottoir. Et qui savent qui je suis.
Arabes 3
Vendredi dernier, c’est le matin, le soleil éclaire la rue Borgo Allegri, le parc et le square. Les cloches sonnent. Je m’habille devant la fenêtre. Un enfant joue au pied du toboggan. Assis, les parents bavardent. Un Arabe pousse une charrette. De loin, je vois des tuyaux. Ce sont des tapis. Il en déroule un. Long et vert. Tapis de propagande avec croissant et minarets. Un deuxième. Peu à peu, il recouvre le gravier, la pelouse, une moitié du square. Les parents sont étonnés. L’Arabe passe et repasse, lisse ses tapis. Il se retire. Le gamin monte sur le toboggan, se reçoit sur un tapis.
-Gala? Viens-voir! Qu’est-ce que tu en penses? Tu trouves normal?
A peine ai-je fini que l’Arabe ressort de la mosquée et gronde le gamin. Pas un regard pour les parents. Si: voilà que d’un revers de main, il leur intime l’ordre de s’en aller. Et secoue le tapis. Je descends l’escalier quatre à quatre, passe devant les quinze corréligionaires de l’Arabe au tapis (qui le jour et le soir encore stationnent et s’occupent à de menus trafics). Désignant le gamin:
-Ici, c’est une parc pour les enfants, et là c’est un enfant, pas une succursale de l’islam. Pas d’islam!
Cela en Italien, comme il me vient. Réaction immédiate, les Arabes se mobilisent. J’avais prévu: je me suis mis à l’abri dans le square, je les invective depuis l’autre côté de la barrière. Ils essaient de camber. Je recule. Un barbu sort de la mosquée. J’attrape les deux tapis à mes pieds et les jette en l’air. Aussitôt je m’excuse auprès du père, je n’avais pas remarqué que l’Arabe, en lissant, avait fait glisser son trousseau de clefs dans le gravier — il le cherche à quatre pattes. Cependant le ton monte côté Arabes. Pour moi, je hurle. Des choses pleines de bon sens telles que “retournez dans votre désert!” La maman enlève l’enfant et bat en retraite. Le père a peur. Soit. Et maintenant, le plus difficile: passer devant les quinze énergumènes musulmans sans avoir à se battre. Un noir a enfin compris, il s’écrie:
-Racista!
Sur quoi je le traite de noir, marche en crabe et rentre dans l’immeuble. Un Arabe se jette sur la porte. Il veut défoncer. A notre étage, Gala me dit:
-L’imam est sorti, il a calmé le type qui voulait casser la porte.
-Appelle les flics! Non mais, un jardin public! Manque plus que la prière de rue!
Egyptologie
Visite attentive des galeries égyptiennes du musée archéologique. A quelques rues, la file d’attente pour les splendeurs des Offices s’étire sur cinq cent mètres, ici c’est le silence. Étonnants sarcophages de bois peints ouverts sur des momies entières, au milieu de collections rapportées par le disciple italien de Champollion, Ippolito Rosellini. Ce que je peine à comprendre c’est comment des vestiges de trente siècles et plus sont mieux conservés que des poteries étrusques ou romaines. Affaire de matériau et de techniques j’imagine (quel futur pour les vestiges modernes ?) : un érudit balayerait la remarque en un tournemain. Tout de même, ce chariot royal qui semble prêt à servir aux champs? cette urne canopique comme neuve? Bref, je me suis avancé dans ces pièces construites en enfilade où régnait une pénombre jaune. Les vitrines étaient pleines d’amulettes, de bas-reliefs, de papyrus. Plus loin, un panneau expliquait la technique de l’embaumement. Pour exemple pratique, un crocodile sous bandelettes, un specimen jeune, de la taille d’une miche de pain. C’est alors que je remarque de dos une surveillante assise sur une chaise. La même que dans une autre partie du musée. Elle pianote sur son téléphone, je ne vois que sa chevelure, mais je la reconnais, c’est la dame qui était assise dans la première salle, et dans la même posture. Aussitôt je conclus: s’il y a deux gardiennes identiques, ce sont des jumelles. Pour en avoir le cœur net, je reviens sur mes pas. A la place qu’occupait la première gardienne, il y a désormais un homme. Discrètement, alors que j’étais penché sur les momies, un tournus a eut lieu.
Italiens.
Les Italiens aiment parler, ils ne s’en privent pas. Se taire si on est malade, fatigué ou dépressif, c’est possible, toute autre raison pointerait sur votre muflerie. Et d’ailleurs on parle avec tout le monde. Demander votre direction, il y en a pour dix minutes. Tout juste si l’on ne finit pas dans le salon de la personne avec ses enfants sur les genoux. Dans les rapports de commerce de même. Au supermarché, ce lieu de congélation de la spontanéité: on s’y exprime, on rit. Est-ce que j’aime? J’admire. Pour ce qui est de se refaire, je suis un Suisse.