Tom

Au cours de ce voy­age en bus, j’ai écouté, qui par­lait sans cesse, un Irlandais de sep­tante-neuf ans, poils héris­sés sur la tête, mau­vais­es dents, regard vif, que n’in­téres­saient que les tracteurs et les “pussies”. Dès qu’une femme mon­tait à bord, il van­tait son corps, lui fai­sait de l’oeil, l’ap­prochait, en fin de compte lui tendait son numéro grif­fon­né au revers d’une carte de vis­ite détournée.
-Where are you going! Fai­saient les plus hardies.
-I come to see you!
Quand il ne s’es­sayait pas à ce jeu, il attribuait des notes aux engins vis­i­bles le long de la route, tracteurs, goudron­neuses, pelles mécaniques, jeeps, motocul­teurs:
“Suzu­ki, very good! Komat­su! Chi­nese, but O.K. Does the job. Oh, Tata! Indi­an. Cheap!“
Puis sans tran­si­tion:
-But I’m here for “pussies”. Not you Alek­sander? Than, what do you do all the day?”

Température 2

Si tant est qu’il soit pos­si­ble, la chaleur a grim­pé. Quar­ante et un. Les pié­tons se traî­nent. Il sont rares. A huit heures, je prends le petit-déje­uner dans le salon de bois du Vayako­rn Inn et me recouche. Le voy­age d’hi­er  dans des bus sans air m’a achevé. A la poignée de la cham­bre, je sus­pends la pan­car­te “Do not dis­turb” — je m’en­dors. A midi, je sors. Les femmes de ménages atten­dent der­rière la porte. Pour ne pas les réveiller, je file sur la pointe des pieds. Dans la rue je con­state: oui, en fait oui, c’est pos­si­ble, il fait encore plus chaud que de l’autre côté du fleuve!

Vientiane

Jaune, pous­siéreuse, noyée dans la chaleur, la ville con­stru­it et entasse sur un petit kilo­mètre car­ré devant le Mékong, bars, hôtels et restau­rants, hôtel, restau­rants et bars devant lesquels défi­lent des touristes esseulés avant de pren­dre acte et boire, et manger et dormir.

Cabanis 2

“Dans ce Carmel qu’en­tourait une muraille ter­ri­ble, je ne vis jamais qu’une Car­mélite, tou­jours la même, qui pré­parait l’au­tel, quê­tait pen­dant la messe, bal­ayait et lavait à grande eau le dal­lage de la cour, devant la chapelle. Elle avait une fig­ure exsangue, juste la peau sur les os, et on dev­inait un corps sans poids sous cette bure. Je ne croi­sai jamais son regard, et jamais n’en­tendis sa voix. Elle s’age­nouil­lait au fond de la chapelle, et à la fin de la messe, mon­tait les march­es qui con­dui­saient au chœur, por­tant avec indif­férence cette bourse d’étoffe, pleine de sous, que tous les pein­tres de la Cène ont mise dans la main de Judas. Com­prends-tu? Cette petite sœur si pâle et mai­gre est morte évidem­ment aujour­d’hui, et elle a pu mourir pen­sant qu’elle n’avait rien fait. Grâce à elle, que je revois, si pau­vre, por­tant cette bourse que ser­rait un cor­don­net doré, rien ne m’au­ra jamais détourné, ni l’In­qui­si­tion, ni l’Eglise tri­om­phante de Rome, ni les papes chefs de guerre, ni les évêques bénis­sant les canons. J’ai su que l’Eglise exis­tait quelque part tou­jours, et qu’elle n’est pas à la mer­ci du scan­dale des hommes.” José Caba­n­is, Les Jardins de la nuit.

Cabanis

“[] il dut s’ar­rêter sur la place pour écouter l’eau des fontaines. Les villes étaient très silen­cieuses, en ce temps-là, et on pou­vait écouter l’eau des fontaines.” José Caba­n­is, Les Jardins de la nuit.

Sol

Les hommes ne sont pas des­tinés. L’in­ven­tion de la société, au-delà de la com­mu­nauté prim­i­tive, requiert un hori­zon: elle se détache sur un impos­si­ble qui est le fruit du déracin­e­ment prim­i­tif du mas­culin. La femme est préadap­tée, l’homme en guerre avec lui-même. L’imag­i­na­tion est le résul­tat des con­di­tions extrêmes du mas­culin, sauf quand elle n’émerge pas. Alors pas de société, un agroupe­ment, ce qui le plus sou­vent est le cas: tiers-monde, vie au ras du sol.

Vientiane

Que fais-je là? Riv­ière lente, marchés chauds, chiens endormis. Tem­ples. Les Laos bal­aient, arrosent, paressent. Le ciel est inondé de gaz. Dra­peaux com­mu­nistes aux fenêtres des hôtels de luxe. Les Blancs se toisent, les locaux filent. Il y a encore des touristes pour annot­er leurs guides.

Amitié

Tra­ver­sé à Nong Khai le pont de l’Ami­tié-Lao-Thaï avec une Indonési­enne ingénieur dans une mine d’or.  Tan­dis que je grif­fonne mes visas, elle se plaint des ouvri­ers:
-Ils sont 2500 sur le site et ils boivent com­bi­en, Alexan­dre? Dis-mois! 100’000 litres en cinq mois!
Cal­cul fait, je lui dis:
-Pas grand chose (je n’ose lui dire que je bois chaque jour ce qu’ils boivent en un mois…).
Alors, le douanier:
-Bon, vous restez com­bi­en de temps au Laos.
Je n’en sais rien. Je réponds:
-Dix jours.
Lui:
-Gra­tu­it! Hors de ma vue!
Et nous fran­chissons les con­trôles. La fille me fait mon­ter dans sa voiture. Elle porte un masque de chirurgien:
-Désolé, j’ai de l’asthme, je suis allé à Udon Thani con­sul­ter. Ici, au Laos, la doc­toresse m’a regardé et m’a dit “tout va bien!”. Puis elle m’a demandé si je pou­vais lui obtenir des ven­ti­la­teurs à poudre. Ce dont j’avais besoin pour ne pas m’é­touf­fer! Ils sont fous dans ce pays!

Porn

Pages You Porn. Pas les moins vicieuses. Proxy, VPN, capotes virtuelles, ce qu’il faut, ce qu’on met en Thaï­lande, où règne la cen­sure. J’ai dû faire fausse route. Quelques min­utes après la recherche, la ligne tombe. Ni d’une ni de deux, je prends l’as­censeur, me pointe à la récep­tion, comp­toir de mar­bre long de dix mètres, je me plains.
-Nous ne com­prenons pas…
Madame et Mon­sieur comp­toir fix­ent l’écran de con­trôle de l’hô­tel, que je ne vois pas, tit­il­lent la souris et minau­dent (peut-être voient-ils ce que j’ai vu).
-Lais­sez, je dis, je vais me débrouiller.
Et m’en vais. Car j’ai com­pris. La peur du roi! Cette mal­adie nationale! Ils m’ont coupé la chique! A chaque pays son hypocrisie.
De retour en cham­bre, je me dis: “bien, bien, mais il reste deux jours a pass­er dans ce palace, et je fais quoi?“
Je me con­necte sur la cham­bre du voisin. Dont acte. C’est chez lui que débar­queront les mandés du roi.

Collectif

A la tombée de la nuit, la ville se trans­forme en un grand gym­nase à ciel ouvert. Une guide grimpe sur une estrade, banche la musique et donne les con­signes à cent indi­vidus. Partout où se porte le regard, vers le parc du canal, les palmes du jardin botanique ou la cour de la Voca­tion­al school, les citadins saut­ent, pom­pent, dansent, flex­ion­nent. Les séances sont longues: j’é­tais chez le coif­feur, à l’épicerie, à la gare des bus, plus tard je mangeais des légumes aux huître près du tem­ple chi­nois — j’ai comp­té plus d’une heure. Achevée la séance, les gens se dis­persent, afflu­ent d’autres femmes, une autre séance débute. A l’in­stant, je suis descen­du sur les berges de la riv­ière (où des paysans à demi-immergés pêchent à la main des coquilles): ce que font ces gens n’a pas l’air facile, les mou­ve­ments sont rapi­des et enchaînés, rares sont ceux qui dépar­ent à la choré­gra­phie. Hier, j’ai dis­cuté avec une pro­fesseur des écoles. Cinquante ans, on ne fait pas plus aimable. A peine avions-nous échangé deux mots, elle m’of­frait un jus de man­darine pressé, le débouchais pour moi, le ver­sais pour moi. Eh bien, chaque soir, le tra­vail fini, elle va au parc et danse.