Corruption

Jamais jusqu’i­ci — il y faut donc de la vieil­lesse — je ne m’é­tais aperçu à quel point le prob­lème est la cor­rup­tion, effet de la faib­lesse, dont relève aus­si la loi. Ce qui, je dois l’as­sumer, tout incroy­ant que je sois, fait de ma morale une morale religieuse.

Vayakorn

Demandé mon visa pour la Bir­manie. La secré­taire :
-Vous voulez allez à Naypyi­daw?
Mais une fois con­fir­mé, elle dit:
-Apporter le bil­let d’avion et ce sera prêt mer­cre­di.
Je retourne au cen­tre-ville, achète un bil­let en ligne Vien­tiane-Suvarn­ab­hu­mi-Naypyi­daw, change des dol­lars, loue un vélo, roule les dix kilo­mètres le long du fleuve, tra­verse le car­refour dan­gereux le vélo sur le dos, tra­verse le quarti­er des écoles, sonne au por­tail de l’am­bas­sade de Bir­manie, le por­tail coulisse, je rem­plis la main courante, je tends mon bil­let d’avion à la secré­taire, je tends mes dol­lars à la secré­taire et la secré­taire me rend mes dol­lars:
-Là, vous voyez, les bil­lets sont déchirés.
Je tire la tête.
-Désolé, le gou­verne­ment du Myan­mar n’ac­cepte pas les bil­lets déchirés.
Je tire la tête.
-Bon, vous paierez mer­cre­di.
Je reprends la vélo, roule le long du fleuve, rap­porte les bil­lets à la banque, ren­tre dans la cham­bre du Vayako­rn, met le ven­ti­la­teur, ne bouge plus — qua­torze heures, il fait quar­ante degrés.

Pierre de Vientiane

Soirée avec des Français à l’an­gle de l’av­enue Set­thathi­lath. Sym­pa­thique, désor­don­née, infer­nale. Au début, dis­cus­sion de bon aloi. Il y a une magréb­hine. Elle ingère de gross­es quan­tités de pastis, par­le de la mort subite de son petit-fils et du cous­cous qu’elle cui­sine deux blocs plus loin. Et le patron, Pierre, assis dans un fau­teuil à bas­cule, la chemise ouverte. Il tape sur les fess­es de ses serveuses, avale des bières minia­tures, en avale sept, huit, dix (la serveuse m’ac­com­pa­gne aux toi­lettes demande si elle peu — “non”). Entre eux, puis avec moi, Annie l’Arabe et Pierre le Français par­lent de fac­tures, d’im­pôts, de tax­es, de vol, de ban­ques. Soudain débar­que un cou­ple de Mont­pel­li­er. “Cou­ple” car ils ont l’air de vivre ensem­ble quoiqu’il ne soient qu’amis, mais amis ils le sont comme on l’est à l’ado­les­cence. Ils ont cinquante ans. L’un plat comme une limande, hilare, ivre; l’autre, surex­cité, suant, ivre. Tous deux nar­rent et dans les détails, on imag­ine lesquelles, leurs ren­con­tre avec des Séné­galais­es. Mais, se lamentent-ils, “on les a per­dues en route!”. Puis ils coupent court, les voici! A peine ai-je le temps de me gar­er, elles sont sur leurs genoux. Com­ment font-ils pour tenir l’équili­bre sur ces tabourets pour rachi­tiques? Car leurs Africaines ont un poids de camion. Après avoir passé quelques com­pli­ments salaces, le plus lancé :
-C’est bon, on les embar­que!
-Hec­tor, elles par­lent français! Observe l’autre.
La plus épaisse des Africaines, s’esclaf­fant:
-Mais oui, on par­le français!
Pierre, le patron:
-J’ai un bar clan­des­tin der­rière, on y va tous.
Je décline. Reste le temps de cette con­ver­sa­tion:
-Tu vois ces filles sur le trot­toir en face? Me fait Pierre.
Fines, dotées, hautes, presque nues. Des putes Laos.
-Que des mecs! La poitrine, c’est à ça que tu pens­es? Eh bien, elles pren­nent la pilule, ça pousse! Allez, au bar!
-Mer­ci pour la soirée, je ren­tre!
-Alexan­dre!
-Non, non vrai­ment!
-Eh bien moi, dit Pierre, quand ça sera foutu ici, j’i­rai en Grèce ou en Catalogne!


Dieu violent 2

Une heure après avoir méjuger ici de la morale des puri­tains néo-zélandais, je me promène le long du Mékong avec un ingénieur des eaux néo-zélandais qui me dit: “La déci­sion prise par notre pre­mière min­istre est con­tro­ver­sée. Dis­ons que la moitié d’en­tre nous est con­tre.” Puis il me par­le de son tra­vail, en cam­pagne, avec une équipe de Laos à qui il s’adresse par le biais d’un inter­prète:
- En général, ils sont d’un car­ac­tère pais­i­ble, mais si l’un d’en­tre eux s’én­erve, ça peut aller loin. Le mieux est encore de s’éloign­er. Lorsque je reviens, il n’est pas rare que l’in­di­vidu ait dis­paru. Je ne demande rien, on ne me dit rien”.

Paradis

Quand j’ob­tiens un ren­dez-vous de ma femme après deux semaines de négo­ci­a­tions, j’ai le sen­ti­ment d’avoir trou­ver la porte du Jardin.

De la minorité

Les homo­sex­uels? Et alors? Les ska­teurs? Les acro­bates? Moins nom­breux? Soit! Et les pro­prié­taires de chiens? Les cyclistes? Plus nom­breux. Ce qui nuit au règne de la majorité selon le principe de nos con­sti­tu­tions démoc­ra­tiques défait la lib­erté. “La” lib­erté au sin­guli­er, pas “les” lib­ertés. Le pluriel  est anti-démoc­ra­tique. La divi­sion par le nom­bre le plus petit ne prof­ite, jamais ne prof­it­era, qu’au pou­voir, c’est à dire à l’ex­cès de quelques-uns.

Courage

Le seul courage est de s’ex­clure absol­u­ment de la société, défi dif­fi­cile à hon­or­er, qui vaut cri­tique et absolue. Faute de quoi on recherche l’in­vis­i­bil­ité, con­quise pas à pas, obtenue et refusée, com­bat de tous les instants dont rêveront les généra­tions à venir alors réduites au statut d’ob­jet sous con­trôle vidéo.

Dieu violent

Christchurch, cette ville de Blancs névrosés, cette ville du bout du monde, hyp­ocrite, tolérante, fausse­ment tolérante, acul­turée, végé­tari­enne, immac­ulée, sur­ré­gle­men­tée. Pre­mière étape de mon voy­age en Nou­velle-Zélande en 1991. Suivirent deux semaines d’une cir­cu­la­tion Sud-Nord pen­dant lesquelles je me répé­tais: pau­vres gens, pau­vres idiots! Gen­tils, mais cupi­des, mais bêtes, mais pré­ten­tieux! Je me sou­viens de cette cam­pagne d’af­fichage du gou­verne­ment. Un habi­tant m’as­sura qu’il s’agis­sait d’un prob­lème nation­al et que j’avais tort de croire à une plaisan­terie, qu’en Europe, nous ne pou­vions pas com­pren­dre : “si tu jettes ton mégot de cig­a­rette dans la rue, tu es un crim­inel!” Aujour­d’hui, un dérangé tire dans les mosquées. Que fait la pre­mière min­istre? Elle se voile, pousse une larme devant les caméras et hon­ore le dieu vio­lent qu’ont apporté dans l’île une poignée d’im­mi­grés. Comme ailleurs, comme partout, elle favorise l’in­stal­la­tion de ce dieu idéo­logue. Et prof­i­tant de l’oc­ca­sion, elle inter­dit la vente des armes à feu. Le tireur, dit la presse, a été choqué par l’in­va­sion que subit l’Eu­rope. Com­ment dire mieux? C’est une inva­sion. Un grand mal­heur. La fin de la lib­erté, le sac de notre civil­i­sa­tion. Pro­mus par une classe poli­tique qui se pré­pare à gou­vern­er sans l’avis du peu­ple. Qu’elle livr­era, s’il se mon­tre récal­ci­trant, et livre déjà aux éner­gumènes d’importation.

Tom

Au cours de ce voy­age en bus, j’ai écouté, qui par­lait sans cesse, un Irlandais de sep­tante-neuf ans, poils héris­sés sur la tête, mau­vais­es dents, regard vif, que n’in­téres­saient que les tracteurs et les “pussies”. Dès qu’une femme mon­tait à bord, il van­tait son corps, lui fai­sait de l’oeil, l’ap­prochait, en fin de compte lui tendait son numéro grif­fon­né au revers d’une carte de vis­ite détournée.
-Where are you going! Fai­saient les plus hardies.
-I come to see you!
Quand il ne s’es­sayait pas à ce jeu, il attribuait des notes aux engins vis­i­bles le long de la route, tracteurs, goudron­neuses, pelles mécaniques, jeeps, motocul­teurs:
“Suzu­ki, very good! Komat­su! Chi­nese, but O.K. Does the job. Oh, Tata! Indi­an. Cheap!“
Puis sans tran­si­tion:
-But I’m here for “pussies”. Not you Alek­sander? Than, what do you do all the day?”

Température 2

Si tant est qu’il soit pos­si­ble, la chaleur a grim­pé. Quar­ante et un. Les pié­tons se traî­nent. Il sont rares. A huit heures, je prends le petit-déje­uner dans le salon de bois du Vayako­rn Inn et me recouche. Le voy­age d’hi­er  dans des bus sans air m’a achevé. A la poignée de la cham­bre, je sus­pends la pan­car­te “Do not dis­turb” — je m’en­dors. A midi, je sors. Les femmes de ménages atten­dent der­rière la porte. Pour ne pas les réveiller, je file sur la pointe des pieds. Dans la rue je con­state: oui, en fait oui, c’est pos­si­ble, il fait encore plus chaud que de l’autre côté du fleuve!