En démocratie, il n’y a que des individus et la majorité des individus. Majorité qui impose au nom du principe de gouvernement représentatif le choix collectif aux minorités. Les revendications des minorités à être représentées en tant que minorités sont soit absurdes (elles sont entendues, défaites par le vote de la majorité et respectées après défaite) soit antidémocratiques (elles prétendent prendre leur part de pouvoir contre l’avis de la majorité, après expression de celui-ci). Le processus aujourd’hui à l’oeuvre consiste pour les gouvernements nationaux post-démocratiques et les pouvoirs supranationaux (qui jamais ne furent démocratiques), à faire valoir entre l’individu et la majorité des individus, un troisième élément, la minorité, afin de nier le système de gouvernement représentatif en le confrontant à la gabegie institutionnelle. Pour parler clairement, les défenseurs de animaux, les lesbiennes, les Noirs de France, les bouddhistes ou encore les chasseurs, en tant que minorités revendicatrices qui établissent leur pouvoir sur la critique de la majorité, sont anti-démocratiques, c’est à dire autoritaires.
Demain
Derrière la haie fleurie, l’oie. Elle cacarde. Dans le demi-sommeil, cela me fait songer à la dernière scène du Fantôme de la liberté. Le mot Révolution en surimpression de l’image, une bande-son d’émeutes et des oies qui défilent, imperturbables, dans la fosse d’un zoo urbain. J’ai vu ce film de Buñuel chez ma grand-mère, il y a quarante ans. Bien aimé. Sachant le caractère de ma grand-mère, je comprends aujourd’hui, en pleine nuit, ici, à Galluzzo, dans les faubourgs de Florence, qu’elle a dû regarder avec moi par gentillesse, sans comprendre. Gala, à demi-nue, dort sur le drap. Les ventilateurs tournent à haut régime. Il fait vingt-sept degrés dans la chambre. Sur la table de nuit, les litres d’eau que nous sommes allés pomper à la fontaine municipale; dans l’estomac et qui enchante l’esprit, la bière artisanale achetée à la boutique des liquides en vrac. Plus tard, je constate que j’ai oublié en Espagne, sur mon bureau d’Agrabuey, mes notes pour Naypyidaw. Je peine à le croire. Pourtant, j’avais écrit: Prendre Naypyidaw. Le carnet est gris, au format habituel, le même carnet, bleu, rouge ou gris (Migros ne fait plus le modèle orange) que j’utilise depuis vingt ans. De mémoire, je fouille les lieux proches. Boîte à gants de la voiture, poches du sac de sport, dossiers des impôts, étui de l’ordinateur… Puis les lieux éloignés, l’arrière-boutique de Lausanne, la maison d’Agrabuey. Est-ce que le maire pourrait récupérer mes notes ? La semaine prochaine, il commence un chantier sur la façade. Encore faudrait-il que je sache où se trouve le carnet. Je déclare forfait. J’écrirai autre chose. Et puis, n’avais-je pas décidé que je n’écrirai rien cette année? D’ailleurs, je n’ai plus de maisons d’édition. Il n’y a plus de littérature. Soit. Donc, que vais-je écrire? Le matin, je vérifie les lieux que j’ai parcourus de mémoire. Pas de Naypyidaw. Sous les dossiers des impôts, Paléodémassificateur et la dernière version de Hommemachine, l’essai que je prévois — suite au refus des éditeurs français — de traduire à l’espagnol. Avant de me lever, d’éteindre les ventilateurs, de mettre le café en route, je songe à cette réplique de la maman et la putain de Saint-Eustache. Les deux intellectuels, à cheveux, à pattes d’éléphant, à Saint-Germain, après avoir passé la journée au café à fumer:
-Bon, salut! Qu’est-ce que tu fais demain?
-Demain? Comme d’habitude, rien.
Voiture (rêve)
A L’usine de Genève. Au bar. Les amis me trouvent téméraire d’être là, à boire avec eux, alors que je devrais répéter au local.
-Tu as ton concert!
En effet, la date est proche. Jeudi. Et les musiciens, mes musiciens, où sont-ils? Au mur, derrière le comptoir, l’affiche-programme. Le nom de mon groupe est inscrit. Impossible de reporter. J’irais sur scène, seul, je ne sais pas chanter, je ne sais pas faire de la musique. Je serai ridicule. Maintenant, je marche dans la nuit, sur un chemin de campagne, en direction d’une ferme. Près de la grange, deux voitures surgissent. Elle appartiennent à ma famille. En sens inverse, un 4 x 4. Lancé à grande vitesse, il percute la première voiture qui se retourne, grimpe sur la deuxième qu’il écrase sous ses roues, patine, rugit, tombe en bas de la pente, échoue dans un champ. Ma famille s’extrait des carcasses de voitures, encercle le 4 x 4. Il redémarre, part à l’assaut du chemin d’où j’assiste à la scène, ne peut franchir l’obstacle, fait un tonneau, s’immobilise. Une damne en sort. Petite, bourgeoise, blonde, française, arrogante. Elle fulmine. Discussion houleuse, cris, menaces. Le pique-nique sera retardé. J’allume le barbecue. Le feu prend, les flammes grandissent. Elles lèchent le ventre d’un camion. Le barbecue est placé sous son réservoir. Mes enfants, qui ne se doutent pas du danger, se glissent sous le camion. Je veux crier: “Sortez de là!”, au lieu de quoi je pense: “inutile, ce sera le truc classique du mauvais rêve, on est sans voix!” Alors, j’agite le doigt de gauche de droite, pour faire comprendre à Luv et Aplo qu’ils ne faut pas aller par là, que l’explosion est imminente. Ils ne font pas cas. J’empoigne le barbecue. Il résiste. Il est enté sur un cadre de vélo. Je fais levier. Le camion bascule. Je mets le barbecue en lieu sûr. Il est éteint. Le feu est resté sous le camion. Contre le réservoir. Déséquilibré, le camion va tomber dans le ravin. La Française au 4 x 4 quitte la ferme, elle vient dans ma direction.
Avion (rêve)
La fumée monte. Les passagers chinois sont les premiers alertés. Ils se précipitent à l’arrière de l’avion. Je réveille Monfrère. Calme, il est prêt à mourir.
-Et le personnel! Que fait le personnel?
Je m’agite, décroche ma ceinture, cherche le poste de pilotage. Par le hublot, j’aperçois le sol, des prés, une ville. Nous survolons Fribourg, Lausanne, Genève.
-Autant s’écraser sur Fribourg, dis-je, ces gens-là m’ont emmerdé, mais ils ont aussi su donner. Lausanne, rien.
L’appareil tangue. Il vire. Il s’engage entre deux parois. Des immeubles calcinés, fissurés, délabrés. Au milieu des galeries borgnes, une exposition de Volvo. La lumière baisse. La fumée augmente. Un essaim de corps bleus. Venus du ciel, ils fondent sur le fuselage.
-Les extraterrestres! Il fallait que ça se termine ainsi, dis-je à Monfrère. Lui, impassible, à pris la position d’amerrissage. Je songe: “un de ces aliens va faire irruption. Il faut surveiller la porte. Comment le décrire, quand il entrera? Dois-je écrire “un homme est entré” ou “une créature est entrée”. La porte s’ouvre. L’extraterrestre jette une oeil à l’intérieur de l’avion. Il s’en va.
Noir.
Hôtel d’aéroport. Comme le reste, à l’abandon. A Monpère j’explique:
“Je montais l’escalator quand ton cousin a glissé sa main dans le sac à dos pour me voler Fr. 500.-. Je l’ai senti, mais tu me connais, dans un premier temps, je fais toujours confiance. Je compte les récupérer coûte que coûte!”
-C’est de ma faute, dit Monpère, j’aurais dû te dire, je les lui avais promis!
Je le laisse dans la chambre, assis sur le coin du lit, la tête dans les mains. Le couloir d’hôtel est jonché de reliques de nourriture. Chariots de linge à terre, néons brisés, moquettes lépreuses. Je débouche au niveau Départs. La galerie commerçante a été vandalisée. Au sol, des centaines de montres et de lunettes. J’avance sur le bout des pieds. Les vendeurs en costume-cravate me fixent avec dédain.
“Excusez-moi!“
Mes efforts pour circuler sans endommager la marchandise les laissent de marbre. Soudain, je talonne un réveil. Ils se mettent en mouvement, d’une seule voix me grondent. Je m’enfile dans un escalier en colimaçon. J’écrase un autre objet. Je me retrouve au milieu des vendeurs. Ils font cercle. Je décoche un direct qui rate sa cible.
-Bande de lâches, vous êtes cinq!
Un coup de pied. L’attaquant latéral est repoussé. Les autres se jettent sur moi. Je me débats, je frappe. Gala se réveille. Me réveille. Elle vient de prendre le coup. Trois heures du matin. Nous nous rendormons.
Italie 4
Ainsi, nous avons emménagé dans l’appartement de Galluzzo sans visiter, payé sans venir (quinze jours que l’appartement est à disposition), obtenu sans signer et décidé sur la foi des commentaires de ce garçon que Gala a rencontré en octobre dernier, dans le magasin où je louais une vélo, et dont elle a aussitôt fait son ami inconditionnel.
Italie 3
Derrière la poste, il y a une distribution d’eau minérale naturelle et gazeuse. En façade, au-dessus des robinets, il est écrit: “gratuito”. J’ai bu dans mes mains. L’eau pétillante est légère, un peu iodée. Dès lundi, j’achèterai des bouteilles à capsule. Sur la place du village, une obélisque et des kiosques à journaux en fonte. Au bas d’un immeuble, un marchand de vin et de bière en vrac. Au stade de football de Galluzzo, le 9 juillet, l’élection de Miss Italie.
Italie 2
L’appartement sur deux étages est logé dans une vieille ferme que les Florentins appellent probablement Palazzo. Sur la colline, une chartreuse émergée des cyprès avec ces cellules pour cénobites. Un coq chante. Une oie chante. Un chien aboie. Celui des voisins. La femme vient d’accoucher de jumeaux. Le mari les promène dans un double landau suivi du chien, un spécimen fabriqué en laboratoire. Avertis de l’existence de ce chien, nous avons longuement discuté, pour enfin renoncer à la location. Gala a expliqué à la propriétaire que “je ne supportais pas!”. Cela paraîtra excessif, et requiert l’explication: en Andalousie, en 2016, lorsque j’écrivais sur mon toit l’essai de philosophie , j’étais entouré de trente chiens (comptage effectué): ils aboyaient jour et nuit. Puis, nous avons changé d’avis et décidé de prendre l’appartement. Le premier soir, désincarcéré du dispositif autoroutes-péages-ponts-tunnels, le chien vient à notre porte. Gala parle et le caresse. Il repart. Depuis, silence.
Italie
Installation à Galluzzo, dans les faubourgs de Florence. Partis le matin de Lausanne, nous avons roulé onze heures. Après la montée du Simplon, derrière des semi-remorques albanais transportant des voitures, puis cinquante tunnels. La route du Piémont n’est pas encombrée, elle est à l’arrêt. Gala appelle la propriétaire et retarde notre venue. Une heure plus tard, elle rappelle. Nous avançons à vingt kilomètres heure. D’après ce qu’on nous dit, c’est l’état habituel du trafic aux abords de la ville. Ajoutons que l’avant-veille, les mêmes problèmes étaient vrais des routes françaises et suisses. Constat pénible et réjouissant: à vue de nez, les systèmes s’effondrent. Pour l’instant, cela se chiffre en coups de colère, injures, résignation, frustration, maladie. Bientôt, l’effet soupape ne suffira plus.
Rondes
Fête de deux jours dans Agrabuey. Samedi, promenades le long de la rivière et dans les sous-bois pour entendre chanter les oiseaux et cueillir des champignons; nous sommes au lit, derrière le volet tiré. A midi, premier café. Le temps de sortir dans notre rue quand retentit le son de la Ronda qui joue des airs celtibères. Gala danse avec le paysan devant cent villageois, puis nous emboîtons le pas, tournons autour de la place, faisons des haltes pour manger des beignets, du chorizo et du fromage. Les hommes boivent du vin en levant haut la carafe, une femme chante des airs d’Aragon. En début d’après-midi, la balade en musique se termine par une danse collective. Main dans la main, enfants jeunes et vieux tournent autour de l’orchestre. Nous allons tous au bar, cent, cent vingt personnes, puis dans la salle communale pour dîner d’une soupe à l’agneau. Après la sieste, la fête recommence. A deux heures du matin, nous sommes dehors. Les hippies gardiens de chèvres, apiculteurs, maçons, guides, professeurs de yoga font du rock (espagnol). Gala qui a sorti sa zibeline se tient enveloppée avec cette autre femme Suisse qui vit à l’écart du village, dans une vallée rocailleuse, et tient un haras de chevaux.
Maison
Prise, reprise, chaude, torride, sur la table, au lit, puis paroles d’amour, apaisement des sens, rires, sourires, alcool. Vient la nuit. Soudain Gala adresse ses remontrances : hier, je promettais d’acheter à une maison à Florence, ce soir je semble hésiter (je ne me souviens pas avoir promis, du moins dans ces termes). La discussion s’envenime.
“Et où veux tu que je termine mes jours! J’en ai assez d’être transportée!“
J’entends et, malgré le ton, qui monte, monte encore, j’écoute. A la fin, Gala attrape cet instrument qui mesure la pression. Elle au maximum.
“Il faut partir! Immédiatement!”
- Où ça?
“Aux Urgences!”
-Quoi? Il y a deux montagnes devant nous et je viens d’avaler cinq litres de bières!
“Tu veux vivre avec un légume? Tu veux que je fasse une crise cardiaque?“
A deux heures du matin, nous sommes dans une salle d’hôpital. Infirmières et docteurs s’occupent de Gala. Ils piquent et mesurent. Une fois toutes les demi-heures, ils m’informent.
-Nous allons revenir. Ne vous inquiétez pas.
Cependant, je me promène entre les pins, dans la nuit et le silence, l’œil double.
A cinq heures, l’hôpital informe que le danger est passé.