Autrefois, il s’agissait de sauver son âme. Aujourd’hui, il s’agit de sauver son esprit. Placé devant les exigences de l’intemporel, le sujet moral procédait à d’incessants ajustements. Condamné à une temporalité sans horizon il doit procéder, pour demeurer moral, à d’incessants désajustements.
Inde
Si j’en avais les moyens, je m’intéresserais volontiers au rapport, en termes de conformation psychologique, entre l’hindouisme et l’informatique. Il me semble que la facilité des indiens à se mouvoir dans le monde du computationnel à beaucoup à voir avec leur système de juxtaposition des dieux (en quelque sorte, un défaut relatif de la capacité de synthèse).
Autre monde
Partout des appels à la création d’un nouveau monde. Les outils manquent. A moins que ce soit l’homme. Caricature de ce qu’il était, dépossédé de son imagination par trois siècles de matérialisme, il ne sait plus créer. Ce qui est particulièrement vrai du secteur le plus malade de notre société, les capitalistes endurcis. Gérants ou rentiers qu’un mode de vie fondé sur la culture du corps a vidé des tout esprit : ceux-là s’enferrent à vivre engoncé dans la matière ou, quand ils sont pris d’angoisse, délirent sur le posthumain. Mais les autres? Nous tous? Nous voyons le monde actuel circonscrit, saturé, surinterprété. Dans l’état, nul ne juge l’expérience pérenne (je ne parle pas d’écologie, mais bien de psychologie). Ce monde succombe, et nous avec lui. Mais alors pourquoi ne pas réagir? D’abord, parce que les outils de création, détruits par un siècle et demi de critique matérialiste, sont rouillés et que nous avons transférer notre savoir-faire aux grands réseaux d’automates que contrôlent les capitalistes endurcis; ensuite, parce que sortir du monde plat dans lequel ces mêmes commandeurs nous enferment est difficile. C’est que nous manquons de temps libre: comme dans tout totalitarisme en effet, le temps est aliéné. Enfin, parce que nous espérons “tenir encore un peu”, sentiment lié à l’épargne, c’est à dire au travail consenti, dont nous attendons logiquement une récompense. Et pourtant, ce mouvement de sortie du monde actuel aura lieu. Je dirais même qu’il ne saurait tarder. Aussi est-il urgent de fourbir ses outils.
Appel du vide
Une épidémie qu’il serait bon d’interpréter: la défenestration. Je sais, le mot fait penser à de hauts événements — car il sont ainsi qualifiés — historiques, révolutionnaires et souvent, de l’aveu général, romantiques (non: toujours) — Constantinople, Versailles, Saint-Pétersbourg… Aujourd’hui, la réalité est plus quotidienne, vulgaire. Moins géopolitique. Les gens tombent des balcons et meurent (Magaluf, Benidorm). Basculent hors de fenêtres, soirées poudre et alcool, dans les meilleurs appartements des capitales européennes (ou villes secondaires, un de mes employés genevois est mort ainsi). Dévissent des ponts, des grues, des façades pour tenter le tournage d’une séquence d’héroïsme 2.0. à destination du public virtuel. Un talent de fin du monde.
Rietine 2
Ainsi, je préparais depuis une semaine — en imagination — la découverte d’un vignoble du Chianti avec visite de cave et dégustation. Hier, Gala confirme. Le propriétaire nous attend pour midi. Ce matin, levés, brossés, nous embarquons. Trois minutes plus tard, nous sommes dans l’embouteillage. En direction de Florence. En direction de la cuvette. Dans la chaleur. Un ticket de péage à la main. Au pas. A regarder les autres occupants de véhicules. Qui nous regardent. Quand je peux (après huit kilomètres), je quitte l’autoroute, je paie, je nous ramène à la maison. Morale: au mois d’août, contente-toi de ton imagination .
Rietine
Force est de l’admettre, je n’ai plus le courage d’entreprendre aucune action matérielle complexe par cette chaleur et dans ce décor. Le régime de collines toscan est un spectacle pour les yeux qu’il vaut mieux goûter assis, un verre à la main, sous un parasol. Car si la température a baissé (il ne fait plus que 34 degrés), le flux des estivants demeure considérable: en cette semaine du “ferragusto” chacun se précipite hors de sa case. Or, pour franchir les collines par tunnels, ponts et coteaux, il faut un véhicule. Bref, aussitôt parti, on est à l’arrêt parmi mille véhicules, avec bambins, animaux, perroquets, matelas et grands parents. Les bouées sont gonflées, la mer est encore loin.
Vie (après la mort)
Le réalisme s’énonce en peu de mots. Les Stoïciens ne parlent ni du paradis ni de l’enfer car ils ne sauraient exister sans la conscience. Dans la mort, il n’y a rien de positif: fin de la glose. Si l’idéalisme occupe les rayons des bibliothèques, c’est parce qu’il parle de la vie. De la vie avant et après la mort. Chez les philosophes idéalistes, il n’est jamais question de la mort. De là à autoriser le soupçon, il n’y a qu’un pas: qu’apporte du point de vue philosophique cette littérature spéculative sinon un pouvoir sur les vivants? Ou alors, par un retournement qui semble celui qu’a cautionné l’histoire des idées, nous aurions d’une part une majorité de philosophes qui discutent du “regard que l’on peut porter sur la mort”, d’autre part des penseurs. Qui disent, “la mort est le non-être”, ce dont nul ne peut parler.