Hôtel de bois enfoui dans les feuillages, poules, coqs, chiens, leur concert nocturne, interminable et dès l’aube un perroquet qui crie (mille fois): “Mama!”.
Deux temps
Trois jours que nous prenons le petit-déjeuner dans le même établissement du marché couvert. Maintenant que nos sacs sont chargés dans le colectivo pour Puerto Escondido, que le chauffeur démarre, le garçon du Zasayam appelle par téléphone, explique que le premier jour il a eu un problème avec son terminal, que la carte de crédit n’a pas fonctionné, que ce serait bien si nous pouvions passer le payer (il y a seulement dix minutes, nous étions devant lui).
Oaxaca
Le long de la route en crémaillère qui conduit à Monte Alban, un panneau vante les services que propose le bidonville accroché à la montagne, entre autres : chamanisme toltèque, dialogue avec les anges, sexothérapie libre et cet extraordinaire « réflexion T.V. ». Notre bus est bleu. Sans fenêtres. A bord quelques touristes européens et une famille mexicaine. La dernière fois que je suis venu sur le site zapotèque, j’avais dix-huit ans. L’écrivain O.T. arrivait de New-York, nous faisions escale à Oaxaca avant de rejoindre Puerto Ángel sur le Pacifique. C’est le même programme que j’ai choisi pour Aplo. Puis une descente en direction du Guatemala. Du haut des pyramides, nous regardons la ville. Depuis quarante ans, elle n’a pas beaucoup changé. Tapis de construction inachevées qui pointent leurs fers tordus vers le ciel. Chaos tranquille. Image des agglomérations mexicaines dès que l’on quitte les quartiers bâtis par les Espagnols ou les pôles de commerce inspirés des Etats-Unis. En soirée, bière et rhum dans une cantina et achat d’un nouveau portable (le mien clignote et s’éteint, et se rallume). Au vendeur, je dis : « je vous le prends à condition que vous transfériez tout le contenu de mon ancien appareil ». Mal m’en prend : quelques heures après la manipulation, mes comptes son inaccessibles, mes photos tombées dans un trou noir, mes codes volatilisés enfin je m’aperçois que le vendeur, distrait, à gardé mon chariot de cartes SIM.
Plaza Revolución
Depuis l’an dernier le réceptionniste protocolaire a cessé de renifler et s’il est toujours engoncé dans son costard trop grand sous le ventilateur d’air conditionné, il est plus à l’aise, moins robotique, moins novice. La tête dans l’écran il nous fait dire nos prénoms, les note, les noms, les note, confirme les chambre King (fenêtres sur l’extérieur) et une fois jetés les sacs à dos sur nos lits nous rejoignons par la rue des prostituées le métro Revolución pour dîner de Quesadillas avec les passagers du bus de nuit D.F‑Oaxaca.
Che
Sur la rangée de trois sièges, à mon côté, un couple qui lit. Quand je rempoche ma tablette de lecture (la même que la leur), la conversation s’engage. Ils arrivent d’Angleterre après avoir été évacués de Tanzanie par leur ambassade. Là-bas, ils enseignaient l’anglais aux Africains. “Est-ce que j’ai entendu parler du coup d’état et des violences qui se sont abattues sur le pays?”. — Non. “Personne n’en a entendu parler, confirme Andrew, la population a dix-huit ans, c’est nulle part, cela n’intéresse pas”. Puis il ajoute: “ensuite nous avons fait l’ascension du Kilimandjaro”. Sur mon téléphone s’affiche le drapeau européen frappé de la croix gammée. Ostensiblement, l’Anglais sort de sa pochette de siège un livre de Che Guevara (que j’ai aussi lu). Pour enchaîner sur les tablettes et le confort de lecture de l’écran noir-blanc (et éviter le Che), je dis: “Sais-tu qu’en France, avant la mode anglo-saxonne, les première pages des livres n’étaient jamais colorées, que c’est un truc d’Amérique?”. Quand j’aurais pu dire: “Sais-tu que ce surnom de Ché vient de la Gruyères fribourgeoise (ce que je viens d’apprendre en réalisant le Petit dictionnaire du Romand), mais alors il aurait fallu parler de l’homme à barbe.
Benito-Suarez
Aplo et moi voyageons sur deux vols distincts; j’ai pris mon billet en juin, le jour de sa mise en vente, il ne s’est décidé qu’à l’automne. J’atterris le premier dans la capitale mexicaine, m’installe dans un bar tous publics, aussitôt saisi par l’ambiance, un manager à crête qui accueille un groupe punk de Tijuana (logos sur les vestes de cuir), une famille des beaux quartiers qui s’empiffre de tacos et au service sept jeunes en uniforme le sourire jusqu’aux oreilles quand ils ne sont pas morts de rire qui me servent à tour de rôle des Doble XX, apportent les limes découpées et la salière .
AGI
Pour Intelligences Artificielles Générales. “Genesis”, le livre d’Eric Schmidt, Craig Mund et Henry Kissinger (texte en voie d’achèvement au moment de sa mort) sur la prospective technologique est d’abord un foyer de questions autour des problèmes logiques de l’interaction humains-machines-réel. Jeu auquel se livrent, aimerait-on dire “entre gens avertis”, de fins limiers en bout de course. Porteur? Assez. Motivant? Assez. Probant? Non. Le lecteur en vient à penser : écrit le week-end, un whisky à la main. A prendre en raison cependant : l’actualité du sujet. C’est à dire à entendre l’opinion des uns et des autres devant l’urgence. Reste ceci: une longue et fastidieuse introduction sur les prétendus ascendants historiques de la circulation des connaissances où l’on trouve cités Magellan, Colomb, Platon et par volonté idéologique ou mesure de contrepoids, capitaines chinois et inventeurs hindous, introduction d’un élève de baccalauréat qui pointe sur l’ignorance des Américains en matière d’histoire. Plus avant, dans les chapitres spéculatifs: quand le raisonnement est appuyé sur Kant et Descartes (puis Hegel, mais je n’en puis juger), les interprétations sont fausses, ni la “chose en soi” ni le dualisme ne sont compris, preuve que là encore, comme il en est de l’histoire, nos maîtres du monde (prochainement déchus, Dieu merci) se connaissent surtout eux-mêmes.
Neige
Parti rejoindre Aplo à Madrid-Barajas. Petite crainte sur le plateau de Guadalajara pris dans une tempête. En Aragón les déserts étaient jaunes comme l’été et voilà qu’il neige. Des rafales de vent bourrent la carrosserie, le van se déporte, les poids lourds tanguent. Que peuvent de pneus quatre-saisons à vitesse de croisière? Je fixe la piste d’autoroute. Elle est noire puis grise, elle blanchit au passage de Cifuentes. Ce passage du plateau, je le connais bien, je l’ai fait à vélo, en voiture, en car, les mises en garde le donnent comme l’un des plus accidentés de Castille et j’ai l’avion pour Mexico.