Proximités

Tra­ver­sée de l’île de Cres du Nord au Sud pour aboutir à Mali Los­inj, ville bal­néaire à l’ar­chi­tec­ture grecque. La route file entre les deux mers. Elle cul­mine à 350 mètres, près d’un lac rond et turquoise. En tout 120 kilo­mètres par des collines plan­tées de pins. Par­fums de poivre et de mus­cat sur les hau­teurs, de vanille et de iode près de la baie. Le pro­prié­taire de la cham­bre est l’an­cien cham­pi­on de ten­nis de l’île. “Mais désor­mais, me dit-il, je me con­tente de ton­dre les pelous­es du club”. Et sans tran­si­tion: “ce virus, c’est un pro­jet! Vous, qu’est-ce que vous croyez? Mes par­ents ont plus de qua­tre vingt ans. Ils n’ont pas peur. Moi, non plus. Ces Français, avec leur révo­lu­tion, ils sont com­plète­ment fous!”

Préparation

Portés les uns con­tre les autres. Dans la famille, entre amis ou col­lègues et fatale­ment entre races, d’une part les importés, prim­i­tifs aguer­ris, d’autre part les reje­tons de la civil­i­sa­tion, nous, cela jusqu’au sang, mieux si suivi de mort, ce qu’ont pro­gram­mé et com­men­cent de voir advenir avec sat­is­fac­tion nos gou­verne­ments inféodés aux logiques mondialistes.

Cres

Sor­tie de Rije­ka, un tun­nel routi­er. Le trot­toir de sec­ours est à peine plus large que le vélo. Entre la paroi et les pho­tophores, les sacoches passent au rasoir, bus, camions, voitures défi­lent. Le bruit des moteurs est effrayant. Le tun­nel se pro­longe. Tourne. Peut-être mène-t-il à l’au­toroute? Appa­raît une piste d’é­vac­u­a­tion. Elle mène dans le park­ing d’un super­marché, le Tow­er Cen­tar. De là, je remonte un quarti­er d’habi­ta­tions en sens inter­dit, garant dix fois mon vélo pour éviter le col­li­sion, retrou­ve enfin enfin le port à con­teneurs. Le ciel est menaçant, mais il ne pleut pas. Je cir­cule jusqu’à Bakar et Bakarac, sur­plom­bant de belles eaux trans­par­entes et me réjouis d’at­tein­dre l’île de Krk. Son accès se fait par un pont. L’or­age éclate. A l’abri sous l’au­vent d’une sta­tion-ser­vice, j’avale un sand­wich. Dès que la pluie faib­lit, m’élance. L’un des couloirs du pont est fer­mé pour travaux, de sorte que le traf­ic est alterné. Hui­tante bus, car­a­vanes et voitures atten­dent leur tour devant la bar­rière. Soit je laisse pass­er et ren­con­tr­erai frontale­ment les véhicules venant dans l’autre direc­tion (pas de marge pour un vélo sur le pont), soit je passe devant. Ce que je fais. Je pédale de toutes mes forces. Stu­peur: le pont est en dos d’âne, il monte. Et voi­sine les sept cent mètres. Arrivé de l’autre côté, je suf­foque. Mes pour­suiv­ants accélèrent , un camion­neur me klax­onne, il dresse le poing en signe de force. L’a­vance se fait ensuite en deux temps. Je pédale jusqu’à apercevoir dans mon rétro­viseur le pre­mier véhicule de la car­a­vane qui a franchi le pont, m’ar­rête, laisse défil­er, repars. Jusqu’au retour de l’or­age. D’une telle vio­lence, que la route dis­paraît. Je me réfugie sous un avant-toit. Repars. Alors com­mence le cauchemar. Moi qui espérais une route insu­laire, pais­i­ble! Tous les con­ti­nen­taux sem­blent s’être don­né ren­dez-vous. Ils vont à des bap­têmes, des mariages, des réu­nions de famille (nous sommes same­di)! Chaque pas­sage de voiture men­ace de me faire chuter. Et impos­si­ble de sauter dans le fos­sé comme je fai­sais en Turquie dans les années 1990, l’U­nion Européenne ou je ne sais quel gou­verne­ment absurde a sub­ven­tion­né les glis­sières, il y en a partout! Au bout d’une heure de ce régime, épuisé, nerveux, je bifurque enfin en direc­tion du port de fer­ries de Val­biska. L’or­age reprend. Les chauf­feurs poids-lourds patien­tent sous la tente d’une cafétéria. La pluie redou­ble. La tente est inondée. Ils ren­trent. L’eau perce le toit. La serveuse apporte des baque­ts. Et des gâteaux, des piz­zas, de la bière. Je demande à la table d’à côté où acheter mon bil­let. Une fille mon­tre un guichet à l’ex­térieur. L’employée m’ex­plique que le fer­ry ne par­ti­ra pas, le vent est trop fort. “Et demain?”. Tout dépend du vent. Autour de moi, une chape de béton, trois colonnes d’essence, une forêt et du roc. En face, la mer. J’imag­ine planter ma tente, mai où? Et les autres, les chauf­feurs, le cou­ple du restau­rant, les Alle­mands, où dor­ment-ils? Eux vont à Cres. Une demi-heure de tra­ver­sée. Retour au guichet. “Vous pou­vez aller à Cres, mais c’est un cul-de-sac”, dit l’employée. Je laisse par­tir le pre­mier bateau. Me voici seul dans la cafétéria. Le suiv­ant est en soirée, à 18h20. Qu’y a‑t-il dans cette île de Cres? Une petite ville. J’achète mon pas­sage, Fr. 5.-. De l’autre côté du détroit, la cale du fer­ry s’ou­vre, quar­ante véhicules se lan­cent à l’as­saut de la mon­tagne. Il est 19h30. Le silence revenu, c’est mon tour de grimper. La nuit tombe. L’or­age reprend. Il me faut gag­n­er l’autre ver­sant de l’île. La mon­tée est rude. Je ne vois rien. Les éclairs m’aident à trac­er mon chemin. Com­ment est-il pos­si­ble qu’en­tre deux mers, il y ait une telle pente? Mau­dit cail­lou. Trois-cent, trois cent-soix­ante mètres, et cela con­tin­ue. Lorsque je suis au som­met, il pleut si fort que mes freins lâchent. La torche de sec­ours dans la main gauche, je me laisse gliss­er jusqu’à la ville en freinant avec les pieds. Quand je m’ar­rête sur le port, l’eau qui glisse vers la mer recou­vre mes chaussures.

Comment?

Quelle mal­adie? Une mal­adie nou­velle, autre — hélas. Avec ses vic­times. Logique. Là n’est pas le prob­lème. Car la véri­ta­ble mal­adie, c’est notre société. Son archi­tec­ture est au quo­ti­di­en une thérapeu­tique mor­tifère. Dans cette société d’Oc­ci­dent, nous tous sommes malades. En tête de pelo­ton, les pays d’ar­gent, Alle­magne, Hol­lande, Suisse, France… Pop­u­la­tions malades de corps et d’e­sprit. Agis­sant en tout con­tre le bon sens et con­tre la vie. Ce dont prof­i­tent quelques nihilistes (sans foi ni corps — liste à établir des fusil­lés au mur de la honte) qui pro­fessent que la jouis­sance indi­vidu­elle est affaire d’ingénierie et de calcul.

Avantage

 Seul, je ne par­le pas d’argent.

Pulau-Rejika

Avant de repren­dre la route, je me promène autour du Col­isée de Pulau. Touché de voir que les habi­tants, sur le chemin du tra­vail, s’ar­rê­tent au pied des arch­es, se penchent et con­tem­plent. Je monte à vélo, tra­verse la ban­lieue, me perds dans les hau­teurs. Des ondées arrosent les cam­pagnes, je passe entre les gouttes. En début de journée, petits vil­lages sans grâce dont l’ac­tiv­ité sem­ble être de griller du cochon de lait en fin de semaine. Les fours éteints, cha­cun ren­tre chez soi et attend six jours. Puis une plaine marécageuse et un bourg minier. Pierre, tun­nels, pous­sière, le car­ac­tère des maisons est mar­qué par l’his­toire des hommes, le lieu est sin­istre. Après, un col. Pas si long ni si dur, mais les Croates ne sont pas des Alle­mands; ils con­duisent comme des bour­rins. Gravir pen­dant plus d’une heure, à petite vitesse, entre une ligne tracée au sol et une glis­sière tan­dis que les voitures rasent le vélo est un exer­ci­ce men­tal. Dans la descente, plus per­son­ne — je suis alors aux envi­rons de Labin et Rabac. La côte croate a ceci de spé­cial: entre les falais­es et le rivage caill­ou­teux, peu de place. La route con­stru­ite, c’est à peine si l’on peut pass­er une aigu­ille. Donc les vil­las (Apart­man-Sobe-Zim­mer-Cam­era), de même que les con­struc­tions his­toriques, sont accrochées à la paroi et don­nent sur le vide. Restent trente kilo­mètres pour Opati­ja et Rije­ka quand l’aspect ter­restre change. Une suc­ces­sion de criques amé­nagées comme autant de petits Mona­cos avec ses hôtels flo­rentins et ses trat­to­rias vit­rées, des ciné­mas mod­ern-style (à l’a­ban­don) et des palmiers. Pour me don­ner du courage, je me répète: chang­er les pédales du vélo (la droite couine, elle men­ace de cass­er), trou­ver un lit, boire. La chance est avec moi, dès le port j’avise un mag­a­sin de cycles. Le vendeur, vingt ans, entouré de Trek Modane, Madone et Domane: “your bike is old”. Quand il apprend que j’ar­rive de Suisse, il se fait plus mod­este. A pro­pos de la chaîne, il répète le con­seil don­né par l’Autrichien de Gras­sau : ” il faut la rem­plac­er, ain­si que les plateaux”. Je demande: “mais ça va tenir?”. “Jusqu’à Zadar”, dit-il. Env­i­ron 500 kilo­mètres. Sat­is­fait, je pars chercher ma cham­bre. Reji­ka a la forme d’une équerre. Côté plat, le port et le Kor­zo (ses enseignes inter­na­tionales, ses fast-food, ses jeunes mon­di­al­isés), à la ver­ti­cale, logés en HLM, la pop­u­la­tion. Et quels HLM! Troués, lépreux, rafis­tolés. Les bal­cons décrochent, le plâtre craque, le linge pend. Après cent un kilo­mètres, dernière mon­tée à l’as­saut des quartiers, bru­tale. Sur une plaque d’im­meu­ble, une annonce de cham­bre. J’ap­pelle. Une machine. Autre immeu­ble, autre plaque. Machine. Troisième immeu­ble, une femme qui sent l’ail me fait entr­er. Elle ne sait pas. Indique un numéro de télé­phone. Il s’ag­it du même que les fois précé­dentes. Retour sur le Kor­zo. Un logo noir et or au-dessus d’une bureau me sem­ble fam­i­li­er. C’est celui que j’ai vu sur les plaques d’im­meubles. Dans un hangar (ou une salle de fit­ness, ou un garage) amé­nagé en bureau, une secré­taire der­rière un comp­toir. “Si je com­prends bien, lui dis-je, toutes les cham­bres de Rije­ka vous appar­ti­en­nent”. Elle rit, ne dément pas. Seule­ment, elle n’a plus rien de disponible. Inutile de dire, je suis fatigué et, aujour­d’hui, par­ti­c­ulière­ment sale, donc impa­tient. La secré­taire est épatante. Tan­dis que nous par­lons des orig­ines du réto-romanche, du rap­port entre le cata­lan et le ser­bo-croate, qu’elle ren­seigne un étu­di­ant Eras­mus, aide un chauf­feur-livreur et répond au télé­phone, elle con­necte mon portable à son réseau wi-fi, me fait réserv­er une cham­bre sur Book­ing et, quand c’est fait, con­trôle son ordi­na­teur, me tend une paire de clef, une pho­to de l’im­meu­ble et un plan d’ac­cès. Nou­velle ascen­sion de la par­tie ver­ti­cale de Reji­ka, pour aboutir exacte­ment où j’é­tais une heure plus tôt, devant la plaque d’im­meu­ble, cher­chant dans un bâti­ment 1950 qui ressem­ble à une mai­son de l’opéra la cham­bre que j’ai louée, laque­lle se trou­ve en sous-sol, au bas de cinquante march­es d’escaliers et ouvre sur un jardin. 

Istrialandia

Par­ti sans grande con­fi­ance, je roule au pas les pre­miers vingt kilo­mètres. Petit brouil­lard, ciel bas, nuages effilochés. Relief  de vig­no­bles per­chés sur la mer. Douché à froid pen­dant cinq min­utes la jambe droite avant d’en­fourcher le vélo, tout va bien, l’ef­fort n’est pas trop deman­deur. Au bout de deux heures, j’au­rai envie de mon­ter à trente kilo­mètres l’heure en danseuse: je me retiens. Il vaut mieux: nous ver­rons demain, à froid, au réveil, si je tiens debout. La 75 qui mène d’U­mag à Pula par le sud de l’Istrie n’est pas très fréquen­tée (il y a en par­al­lèle une autoroute), mais à l’oc­ca­sion survient un camion, un bus ou un fou qui fait trem­bler le cycliste. Prévu de dormir à Vod­n­jan, où je trou­ve un vil­lage mangé aux mites, humide comme l’éponge, en par­tie désert. A Pulau, refu­sant un hôtel à Euros 57.-, je vexe le pro­prié­taire (toute per­son­ne occi­den­tale est riche), trou­ve un Appart­man. Même pro­prié­taire que dans toutes ces villes croates du bord de mer, en Mer­cedes, gen­til, effi­cace, prend l’ar­gent, donne les clefs, s’en va. Toute l’opéra­tion, cinq min­utes. Ce soir, la cham­bre est lux­ueuse. Décorée de mar­bre, vaste, fenêtre sur cour, cui­sine. Pour le vélo, “met­tez le où vous voulez, vous êtres seul à dormir dans le bâti­ment.” Troisième étape de la prise de pos­ses­sion de Pulau, une ter­rasse à bière. Que je trou­ve le long de la prom­e­nade, ce qui me per­met de prof­iter de l’am­biance étrange de la ville, un mélange de résig­na­tion est-européenne mar­quée de soviétisme et de non­cha­lance ital­i­enne. Plus tard, assis avec une Staro­pranem et un sachet de cac­a­houètes sur deux chais­es super­posées, au milieu du marché de la ville, à cette heure désert. En out­re, j’ai appris que pour rejoin­dre Zadar on pou­vait pass­er par l’île de Pag. 

Umag (suite)

Mari­na bleue, aban­don­née des touristes; les garçons de cafés, les patrons de restau­rants, les vendeurs de bal­lons fix­ent le large et salu­ent les voisins. Dans la rade, les bateaux à fond de de verre qui mon­trent les pois­sons aux enfants sont à l’ar­rêt, un mousse décrasse au jet les moquettes du pont. La marchande de glaces ital­i­ennes est assise sur un pli­ant devant ses bacs rose, blancs et verts. Une femme en leg­gin me sert des Ozu­jsko à trente couronnes le demi-litre. Deux chats noirs dor­ment sur une table. Lorsque je quitte l’ap­parte­ment de loca­tion, la fille du Bistrot Paris me fait: “tout va bien? on ne vous voy­ait plus.” Et tou­jours cette musique des années 1980, peut-être une radio locale, Boy Georges, Lin­da Ron­stadt, The Ban­gles, 4nonBlondes. Au Kon­sum, j’achète de la viande, du pain, de la Staro­pranem et un bon­net. De l’aspirine pour apais­er la douleur à la jambe. Peut-être vaut-il mieux atten­dre un jour de plus avant de remet­tre la pres­sion à 100 kilo­mètres par étape (suis à env­i­ron à une semaine de la fron­tière du Monténégro).

Statut: pion

Myr­i­ade de prophètes tra­vail­lant leur cri­tique du sys­tème poli­tique par le biais d’in­ter­net — forter­esse sous contrôle.

Carrière

Cynisme dévas­ta­teur de la pute inter­na­tionale Corinne Larsen qui après avoir vam­pirisé dans une pre­mière vie quelques homes d’af­faires d’Eu­rope cen­trale soutire des cen­taines de mil­lions au roi vieil­lis­sant et pri­apique Juan Car­los, par­al­lèle­ment vole les Espag­nols, et désor­mais réfugiée à Moscou va offrir ses fess­es au roi Pou­tine et à sa suite.