Post-rock

Pas d’e­sprit de résis­tance dans la tech­no: la force déléguée aux machines implique la soumis­sion aux machines. Quand les corps pensent et protes­tent, c’est par après, hors musique.

OM

Certes, l’au­teur est le plus mal placé pour juger de ce qu’il fait (Hen­ry Miller ne jurait que par son Sourire au pied de l’échelle, pour moi sans intérêt, Her­mann Hesse par Le jeu des per­les de verre, à mon avis com­pliqué), n’en demeure pas moins: après des années d’écri­t­ure, OM représente exacte­ment ce que je voulais faire en lit­téra­ture- et cela, dès les années 1990, sans avoir alors les moyens. 

Encore l’Autriche

Comme je me réjouis d’avoir fui ces val­lées, ce vert, ce noir, le pays, son encaisse­ment. J’é­tais — selon la carte — en Styrie, en Carinthie. Pau­vres Autrichiens ! Admirable résis­tance. Dans les trous. Et tan­dis que filait le train de Salzbourg à tra­vers les tun­nels me revint une anec­dote. Elle a trente ans. Fin 1990, j’é­tais à Pan­gan­daran, sur la côte est de Bali. J’y fai­sais halte pour la troisième fois, au terme d’un périple désor­don­né. Je sug­gère à Olof­so d’aller voir en face Nusa Lem­bo­gan, une île mai­gre, mon­tag­neuse et peu fleurie dont per­son­ne ne par­le. Nous croi­sons sur le bateau-bus, une pirogue épaisse qui trans­porte vingt pas­sagers. Au milieu du détroit, la tour­mente. Les bébés pleurent, les femmes prient. J’ai peur. Nous accos­tons. Le passeur explique: “les émeu­tiers de l’u­ni­ver­sité de Den­pasar ont fait leur pro­pa­gande anti-touristes, vous n’êtes pas les bien­venus…”. Pieds nus, nous piéti­nons la plage. A gauche, jusqu’au cimetière (les morts sont pro­tégés de para­pluies plan­tés en terre), à droite, l’u­nique Guest house, en con­struc­tion. Le soir, sur la ter­rasse de bam­bou, un autre blanc, nous sommes donc trois dans l’île, un Autrichien de Graz. Ver­res partagés, sym­pa­thie, rap­ports de voy­ages, échange. Je fais état de notre tra­ver­sée. La main ten­due vers le large: “vous n’êtes pas près de ren­tr­er, la tour­mente a rabat­tu les requins blancs, ils sont juste là”. Mais nous ne sommes pas pressés. Le lende­main, nous mar­chons dans l’île. Les habi­tants jouent à cache-cache. Du fond des vil­lages, on nous jette des regards. Retour sur la plage, retour à la Guest house. Deux­ième soir, répéti­tion de la scène de la veille, l’Autrichien, l’apéri­tif, le large, les requins. Et voilà que l’homme de Graz se met à par­ler de lit­téra­ture. Con­tent, je fais l’éloge de Thomas Bern­hardt. Il mar­que une pause. Garde le silence. Je pour­su­is, évoque Béton, Abat­tre un arbre, Maîtres anciens et insiste sur Le neveu de Wittgen­stein, l’un de mes textes favoris. L’Autrichien se lève. L’air fâché, il déclare : “ce n’est pas l’Autriche”. Sans saluer, il s’en­ferme dans sa hutte. Pour­tant, c’est bien ce que j’ai cru voir à l’œu­vre ces derniers jours entre Hallein, Bad Gois­ern, Abte­nau et Bad Gos­sein, un sché­ma d’asphyxie.

Partes extra partes 2

Mécanique des rap­ports anglo-sax­onne. Infor­mée par la reli­gion prim­i­tive des émi­grés qui ont con­quis le Nou­veau-Monde au XVIII avec pour seul appui leur foi bru­tale. Nous autres nat­ifs d’Eu­rope, héri­tiers dégénérés de la seule cul­ture qui fut jamais grande, nous plions désor­mais aux lois absur­des des ces bâtards qui ont la morale de leur mai­gre suc­cès, l’argent.

Partes extra partes

Soit deux côtés: l’E­tat et la finance, d’autre part le reste de l’hu­man­ité. La finance trans­for­mait avec prof­it et sur con­trat votre avoir, l’E­tat pre­nait à son compte, après con­sen­te­ment et sur rétri­bu­tion, vos prérog­a­tives privées. Sit­u­a­tion révolue. Aujour­d’hui, les indi­vidus s’a­joutent à l’un des groupes ou à l’autre. Le pre­mier, celui de la finance et de l’E­tat, garan­tis­sant à ses mem­bres une sécu­rité rel­a­tive pour autant  qu’ils malmè­nent, con­trô­lent et en fin de compte détru­isent sur ordre les mem­bres de l’autre groupe.

Noms

Le Seuil refuse mon man­u­scrit; la femme qui me l’an­nonce s’ap­pelle Bel­loeu­vre. Moi qui con­nais un répara­teur de pho­to­copieuse nom­mé Noir­main, un mer­ce­naire nom­mé Battaglieri, un homme sale Pais, un aigu­iseur de couteau Taille­fer et un guide de mon­tagne Mon­tanés, je suis ravi.

Laibach

Slovénie — trois fois que je vis­ite le pays. Les gens les plus civil­isés que je con­naisse. Plus que cela: ils sont civil­isés et s’ef­for­cent, par esprit de per­fec­tion, à cor­riger les détails pour par­faire cette civilité.

Film

Assis à la table du café de Umag, sur le port quand s’a­bat une puis­sante averse. Les chenaux giclent, les grilles d’é­gout recrachent, les dalles sont noyées. Je lève les pieds, laisse pass­er le flot, puis vais dans la pluie pour pren­dre une pho­to des façades jau­nies par la lumière d’or­age quand trois gamines tra­versent la place en riant des caiss­es à sar­dines retournées sur la tête. 

Viceversa 2

Cette femme, Clau­dine Gaet­zi, qui impose un thème à votre con­tri­bu­tion lit­téraire et vous dit que pensez, que n’écrit-elle pas tous les textes de sa revue? Bien sûr: elle doit faire accroire à l’E­tat que la revue pub­lie les “écrivains suiss­es” donc représente la “lit­téra­ture suisse”. Moi, pour Fr. 4000.- la page, j’écris volon­tiers sur com­mande et sur la famille: “Ce dimanche-là, papa, qui déjà n’aimait plus maman…”. 

Viceversa

Est une revue de lit­téra­ture suisse pub­liée dans nos langues nationales. Je ne con­nais­sais pas. En août, je tombe lors d’une recherche des arti­cles cri­tiques pub­liés autour de H+ sur un compte-ren­du de mon texte: doc­u­men­té, bien écrit, élo­gieux. De quoi se réjouir. Coïn­ci­dence, un mois plus tard, la rédac­teur en chef, Clau­dine Gaet­zi, me demande une con­tri­bu­tion. Les pages don­nées à la revue seront accom­pa­g­nées d’un entre­tien et d’une séance de pho­tos. Le tout payé Fr. 400.-. Moins ras­sur­ant, le thème imposé: “la famille”. Sur laque­lle, je n’ai rien à dire et souhaite ne rien dire (à part: “depuis quand impose-t-on un thème à des écrivains?), mais je me con­va­inc qu’en lit­téra­ture on ne par­le jamais que de lit­téra­ture et que les thèmes, tous les thèmes, sont à la fois présents. Sur quoi, ayant ter­miné trois textes (OM, Paléoé­mas­sifi­ca­teur et Notr pays) et une tra­duc­tion au cours de l’été, je décide de don­ner à la revue des extraits de ce tra­vail et réor­gan­ise mon cal­en­dri­er pour me trou­ver en Suisse au moment de l’en­tre­tien et des pho­tos. Trois semaines passent, je suis à Lau­sanne, la ren­con­tre avec la pho­tographe zuri­choise est prévue pour le lende­main quand je reçois — à 20h00 le soir — un cour­ri­er de la rédac­trice. Elle dit: nous (qui “nous”?) sommes choqués par cer­tains des pro­pos que vous tenez dans votre Jour­nal d’In­con­sis­tance. Elle dit: par ailleurs, les extraits que vous nous avez fait par­venir ne trait­ent pas de la famille. Elle con­clut: “nous” annu­lons. N’est-ce pas extra­or­di­naire? Cette femme et son équipe, payés par l’E­tat, ne vous lisent pas ou du moins ne savent pas ce que vous écrivez; vous sol­lici­tent; imposent un thème façon “racon­tez vos vacances d’été”; se ravisent; et vous font la morale. Plus exacte­ment: font com­pren­dre qu’ils pensent juste et que leur idéolo­gie étant la seule accept­able, vous êtes un paria. Ain­si, il existe une lit­téra­ture offi­cielle en Suisse, une lit­téra­ture d’E­tat: cela ne sur­pren­dra pas, elle est social­iste, fémi­nine et totalitaire.