Quitter le village à midi par le col du Saint-Graal. Je vais devant, A. est dans ma roue. Toujours ce dilemme : faut-il rouler avant de monter à vélo, concrètement donner des tours au disque de fonte du vélo statique pour chauffer les jambes? Car la première pente est brutale. Ce matin, nous avons tranché, j’ai tardé, j’achetais chez l’épicier ambulant (il gare son éventaire sur la place les mercredis) de la laitue, de l’oignon et le reste de mon quota habituel de légumes, il se fait tard, nous partons à froid. Et montons à bonne allure trois cols. 10 km/h et même douze, treize, quatorze. Les vallées comme les sommets sont entièrement nôtres. Le soleil brille, le ciel s’ouvre, les hêtraies teintent de violet les versants des montagnes. Je n’en finis pas de m’étonner: la région est peu peuplée, mais depuis un an, elle est tout simplement rendue à elle-même. Parfois un paysan passe au volant de son utilitaire. Une fois l’heure, et encore. Lui aussi s’arrête: nous regarde, s’étonne, salue. Soustrait à la vitesse humaine, le monde retrouve sa beauté native.
Nuit…
…d’épouvante. Deux heures d’insomnie puis l’endormissement. Une femme en noir attaque, je riposte à coups de feu, me réveille — j’ai dormi deux minutes (vérifié sur la projection d’horloge digitale au plafond). Me rendors, hurle “maman!”, me réveille. A nouveau deux minutes. Cela quatre fois consécutives. Puis deux fois, je hurle “papa!”. Là encore, deux minutes. Moi qui prétend tisser des liens entre le diurne et le nocturne, je suis démuni.
Sortie
Parti ce matin sur les monts d’Aragon, autour du col de Monrepos. N’étaient-ce les cultures, on jurerait le monde des temps primitifs. Eglises altières et ruinées sur les hauteurs, rivières d’un bleu turquoise, troupeaux lâchés, de vaches blanches, de moutons blancs, de chèvres tout aussi blanches, feulements sylvestres au passage du vélo: personne en vue. Silence biblique. Sur les 72 kilomètres de route, je croise cinq voitures. Et j’en suis persuadé, une chute peut valoir la mort (il suffit de dégringoler sous le niveau de vision) — j’aime beaucoup. Puis quel temps! Un ciel profond, une lumière immense, la roche dure comme un silex. A chaque tour de roue, je me dis: malgré toute la merde que fabriquent des frustrés technocrates pour l’abattre sur nos têtes, je n’ai jamais été aussi indépendant, tout le jour et chaque heure. Cela me rappelle des hommes qui désespéraient, mais trouvaient encore beau au milieu de ce désespoir ce qu’un homme peut admirer dans la nature donnée, Georges Bernanos (au Brésil), Ivan Illitch (au Mexique), Bernard Traven (de même, le Mexique), d’autres, plus ou moins condamnés, ou intérieurement démolis (je pense souvent ces jours à Zweig). Tout de même, de retour à la ville — qui dormait la sieste, d’où un silence planant — j’étais épuisé. Dans la descente, j’imaginais me rendre au supermarché pour prendre un poulet. J’ai renoncé. Un pion péruvien de la Repsol a rempli mon réservoir pour 20 Euros d’essence et pris mon billet sans autre formalité, et ce simple geste, ce geste simple, m’a semblé tellement réconfortant, que je lui ai allongé un bon pourboire. Puis je suis remonté à Agrabuey, où là encore les voisins dormaient.
Proximité
Solutions entre voisins, au village. Au soir, je buvais avec le maire devant le canal. Il a rénové ma maison. Ce matin, sa femme achète mon vélo de course. Peu avant qu’il ne rentre à Saragosse (le couvre-feu), j’amène mon autre voisin, vendeur de peintures industrielles dans la maison: il s’engage à me rapporter le nécessaire le week-end prochain. Le paysan apporte des salades et du fromage. L’apiculteur distribue son miel. Avec le guide, nous montons un gymnase dans la salle des fêtes. Tout à l’heure, le jeune photographe, intercepté par la garde civile, écope d’une amende (port du masque): D., l’avocat, pend en charge le recours.
Liquidateurs
Ne pas confondre l’écologie comme hygiène du comportement humain dans son interaction avec la nature et l’écologie comme outil discursif instrumentalisé par la prédation capitaliste. Tout politicien qui se réclame de l’écologie est un laquais à la solde de la liquidation des avoirs biologiques.
Vélo
Intercepté hier par dix militaires qui tiennent un barrage sur la nationale. Le pouvoir social-communiste de Madrid a restreint une fois de plus les libertés à la veille de la Semaine-Sainte, annonce faite sur les télévisions d’Etat. J’aurais dû me douter que des déploiements auraient lieu mais isolé comme je suis, entre mes pans de montagne, reclus dans ma grange, toute prévention m’échappe. Un soldat armé d’une mitraillette m’oblige à garer la Dodge sur la piste d’urgence; il me confie à la police. Inutile de m’appesantir sur ma condition administrative: elle est anormale. Et puis, je vais faire du vélo, je suis en culotte, en maillot, donc je n’ai rien sur moi sinon la carte d’identité suisse que je prends au cas où je chuterais dans une descente, roulant seul en semaine des routes désertes et reculées (moins d’une voiture par heure). Le policier (sud-Américain), la policière (native) fouillent le véhicule, exigent des documents, des preuves de je ne sais-quoi, un permis de conduire, que je n’ai pas, une preuve de domicile, que je n’ai pas. A la fin, le gradé, pour éventer cette situation ingérable me dit: “mais enfin, vous vous promener sans téléphone portable? Il faut sortir avec votre téléphone, toujours!”.