Trente habitants

Le pre­mier vil­lage navar­rais dans la descente du col de Mata­ma­chos (“qui tue les machos”, où il est ques­tion de bétail) se nomme Garde. Aux lim­ites du ter­rain munic­i­pal fig­ure ce pan­neau: “Gar­den ez dugu era­so sex­is­tarik onartzen”. Qui veut dire: “A Garde, nous ne tolérons pas les agres­sions machistes”

Trouvaille

Hen­ry de Mon­ther­lant: “Dans le geste de la prière, les deux mains sont opposées, mais les doigts opposés s’en­tremê­lent, pour mon­tr­er que toutes choses s’en­tremê­lent, et notam­ment celles qui s’op­posent ou qui sont cen­sées s’opposer.”

Espagne

Agréable prom­e­nade à Puente après avoir vu l’av­o­cat. Bu un café sur un ter­rasse, ce que je n’avais pas fait depuis un an. La patronne du Grand Opéra était pleine de sol­lic­i­ta­tions. Elle a coulé mon café comme si l’opéra­tion était sacrée. Un moment au bar, j’ai ensuite changé d’avis, je suis allé m’in­staller sur la ter­rasse. Le bal­ayeur munic­i­pal tirait sur un cig­a­re; Quicke, le vendeur de jour­naux, défai­sait des liasses du Diario de Aragón; le cuisinier du Benasque bavar­dait avec ses serveurs. Le soleil est venu. J’ai fixé les dalles de mar­bre de la rue pié­tonne: jamais je ne les avais vues aus­si liss­es. Il fai­sait bon vivre. Surtout que les gens, ici, dans l’Es­pagne mon­tag­neuse, ne courent pas, ils marchent. Donc cha­cun allait à son rythme, cha­cun vaquait à son occu­pa­tion, cette petite ville offrait un tableau envi­able. Par con­traste, j’ai pen­sé à ces Chi­nois du Gran Bazar. Alors que j’a­chetais une paire de lacets et de la colle rapi­de, ils s’ag­i­taient au milieu des ray­on­nages, tâtant des pro­duits, cri­ant des ordres, véri­fi­ant des listes de prix. Vis­i­ble­ment une descente des chefs de Madrid venus inspecter le cou­ple qui tient le Bazar. L’at­ti­tude, le ton autant que la langue ont fait que j’ai fui sans réclamer ma monnaie.

Birmanie

Mer­cre­di prochain paraît enfin Naypyi­daw, Cité de l’e­space. Tant d’événe­ments depuis l’écri­t­ure de ce texte au début de 2019 qu’il paraît me venir d’ailleurs, comme si je n’en étais pas l’au­teur. Le sujet favorise ce sen­ti­ment: la cap­i­tale mil­i­taire du Myan­mar est une grosse soucoupe (plus grosse que Paris) posée sur un plateau de jun­gle, à l’autre bout du monde. Per­son­ne n’en par­le, per­son­ne ne la vis­ite, per­son­ne ou presque n’y vit. D’où la pas­sion que j’ai dévelop­pée dès sa décou­verte pour ce lieu étrange. Le texte eut-il paru en avril comme cela devait être le cas, il aurait pos­si­ble­ment été lu et com­men­té: à cette péri­ode, Aung San Suu Kyi venait une nou­velle fois d’être privée de ses droits et des batailles rangées éclataient dans Ran­goun. Dès lors, “le coup d’é­tat des mil­i­taires” était de toutes les con­ver­sa­tions. Six mois plus tard, la sit­u­a­tion est désas­treuse. Désas­treuse, elle l’est depuis l’indépen­dance — plus ou moins. Mais à part quelques spé­cial­istes, nul ne s’in­téresse plus aux événe­ments. A se deman­der si ce petit livre dont je suis con­tent trou­vera des lecteurs.

Tête

Depuis l’âge de rai­son, je n’ai jamais eu la tête aus­si vide. Ce n’est pas la même chose de croire tout pos­si­ble et d’être désavoué ou d’être con­fron­té sans cesse à des impos­si­bles. La sit­u­a­tion qui est faite au monde est là pour dur­er. Nom­bre d’en­tre nous s’en accom­mod­ent parce qu’un cer­tain enfer­me­ment com­mandait déjà à leur quo­ti­di­en: celui de la ville par ses lim­ites, du tra­vail par ses con­traintes, du loisir par son indus­trie. Les pre­miers temps que s’im­po­sait à nous cette vie sous cloche, je déclarais (afin d’abor­der le futur avec opti­misme ): “s’il en va ain­si, je ne ferai plus que du vélo!”. C’é­tait en avril 2020, lorsque s’a­bat­tait cette grippe nou­velle sur l’e­spèce. Dans l’ur­gence, Gala et mois avions fui dans la mon­tagne proche, à Leysin. Atter­ré, je con­sul­tais les actu­al­ités plus que de cou­tume. A peine si au cours de mes exer­ci­ces de force par­mi quelques Chi­nois étu­di­ants que leurs par­ents n’avaient pas rap­a­trié, je décolérais. Un an et demi s’est écoulé. Hier, au cours de la troisième ascen­sion d’un col, seul pen­dant cinquante min­utes au milieu des pins, je con­statais avec amer­tume que la provo­ca­tion avait pris corps: quand je ne dors pas, quand je ne bois pas, je suis à vélo, je fais du vélo. Mais cette tête vide, donc légère, donc pesante (écrire demande une tête plus que pleine, débor­dante) n’a rien à faire avec ces heures à tenir le guidon, à pédaler. Le rythme des paysages, le souf­fle dans l’ef­fort sont des fac­teurs qui amè­nent sou­vent à la médi­ta­tion. Du moins est-ce ain­si que je l’ai vécu. Or, ces jours je sors dans la nature la tête vide et en revient la tête vide. Une cer­tain exci­ta­tion des idées demeure, mais elle est affleu­rante, ne pro­duit pas de formes solides. Et je me demande: est-ce l’apeure­ment devant l’épou­vantable sit­u­a­tion de bêtise, de con­trainte et de renon­ce­ment qui rabaisse pareille­ment mes qual­ités? Ou le silence sans appel dans lequel je me tiens, respon­s­able d’une sorte d’épuise­ment de l’in­téri­or­ité? Au-delà des belles phras­es, se pose une ques­tion. Ecrire lorsque l’on a déjà beau­coup dit; peut-être trop. Ecrire lorsque les édi­teurs fab­riquent des livres mais ne s’in­téressent pas aux textes. Ecrire lorsque les quelques ami­tiés intel­li­gentes qui nouaient leur pas­sion à la votre tour­nent le dos, se taisent ou dénon­cent. Est-ce encore viable? Ici, je ne saurais dire à quel point m’a affec­té la déci­sion de l’un des mes édi­teurs suiss­es (peu importe son nom, je devine qu’ils le font tous): il sig­nale à ses lecteurs, à ses clients, à ses abon­nés, à ses “fidèles” qu’il fera la police à l’en­trée du vernissage des nou­veaux titres, pro­hibant l’en­trée à celui qui ne ferait pas éta­lage d’un doc­u­ment de vac­ci­na­tion. Cela me laisse aba­sour­di. Se ranger par­mi les col­lab­o­ra­teurs, si vite? Sans honte? Moi qui croy­ais du car­ac­tère à ces gens. Chaque fois que j’y pense, je suis furieux. Furieux et dégoûté. Ain­si, obser­vais-je encore, moi qui ai signé trois livres chez cet édi­teur, si je me présen­tais le soir du vernissage, je me ver­rai refuser l’en­trée de ce vernissage? Quel rap­port avec la créa­tion? La soli­tude? La fab­rique du texte? L’en­vie de faire, l’en­vie d’ex­plor­er, l’en­vie de s’adress­er? Eh bien tout cela s’ef­fon­dre. Peut-être est-ce cela la tête vide? Où la médi­ta­tion promet­tait quelques trou­vailles, for­mait à l’hori­zon du voy­age un but heureux, il n’y a plus qu’un “à quoi bon?”.

Porte

Le méti­er du porti­er est d’ou­vrir la porte.

Révoltes 2

Enfonce-toi dans un trou, patiente dix ans. Lorsque tu émerg­eras soit tu pren­dras une balle dans la tête soit tu seras prophète.

Révoltes

Heureux que les gens de car­ac­tère cri­ent dans nos rues de l’empire occi­den­tal d’Eu­rope “lib­erté!” après avoir spon­tané­ment neu­tral­isé ce terme de “démoc­ra­tie” que les élites vident méthodique­ment de son sens depuis la main­mise tech­nocra­tique sur la très hon­nie Union Européenne.

Silence

Automne sur les chemins de colline, mou­tons, vach­es, vaste silence. Chaque jour je décou­vre avec un enchante­ment renou­velé cet esprit du désert. Pen­dant des heures, je roule sans crois­er un homme. A la descente je ralen­tis, craig­nant de faire une mau­vaise chute: selon les par­ages, on ne me retrou­verait pas avant un ou deux jours. Le ven­dre­di vers le soir la con­trée s’anime. Les gens de la ville débar­quent. Ils éteignent les moteurs, se réfugient dans leurs rési­dences sec­ondaires, les enfants sor­tent jouer sur la place. Le week-end est fes­tif, des fumées de braseros mon­tent des jardins, le bar du vil­lage sort sa ter­rasse. Dimanche, je rejoins le paysan dans notre rue — nous dis­ons:  “ils sont repar­tis, c’est bien comme ça”.

Honte

Ren­tré de mon voy­age dans les pays de l’est pour par­ticiper à la plus grande com­péti­tion espag­nole de vélo en mon­tagne, il est peu dire que j’ai fait pâle fig­ure — j’ai renon­cé à pren­dre le départ. Il faut dire dans quelles cir­con­stances et con­fess­er ma honte. Toute la semaine j’ai par­fait mon entraîne­ment, grim­pant même sous la pluie des routes de 13% et 14%. La veille de la course, je pique ma tente au milieu de mille con­cur­rents sur un ter­rain de car­a­van­ing pro­vi­soire de S. Peu après arrivent du vil­lage  amis et voisins. Ensem­ble nous retirons les dos­sards, peaufi­nons la stratégie. Eux ren­trent dormir à la mai­son, j’avale des pâtes froides appuyé con­tre la voiture et bois de la bière avec des cyclistes Cata­lans. A minu­it, je me glisse dans mon sac de couchage. Autour de la tente, la fête se pour­suit. A cinq heure un quart, le ter­rain de car­a­van­ing se trans­forme ne champ de manœu­vres: les con­cur­rents débar­quent de toute l’Es­pagne, mon­tent les vélos, accrochent les dos­sards, mas­tiquent des bar­res de céréales, parta­gent du café dans la nuit. A sept heures, un coup de ton­nerre me réveille. Je sors une tête. Le ciel est plein d’é­clairs. Fidèle à ma con­vic­tion qu’en Espagne il ne pleur jamais longtemps je me ren­dors. Quelques min­utes plus tard, pluie dilu­vi­enne. Le vent fou­ette tente, la boue gicle sur la toile. Tête dehors, pour juger de la sit­u­a­tion. Grêle, pluie, éclairs et plus un cycliste sur le champ: remon­tés en voiture, ils scru­tent l’hori­zon à tra­vers le pare-brise. Je sors dans la nuit, je suis détrem­pé. Réfugié sous la porte de cof­fre des Cata­lans, je regarde ma tente valser au sol, mon frigidaire se cou­vrir de boue “Dans ces con­di­tions, dis­ent les Cata­lans, nous n’iront pas”. Légère accalmie. Je chauffe un café au sol. Mon nez ruis­selle, il fait 8 degrés. Nou­velle descente d’eau. L’une après l’autre les voitures quit­tent le champ. Les Cata­lans rem­bal­lent. J’en­voie un mes­sage aux amis du vil­lage. “Où êtes-vous?”. Pas de réponse. Je passe le cuis­sard, le mail­lot, com­mence d’ex­traire le vélo de la Dodge. La pluie aug­mente. J’en­lève le cuis­sard, le mail­lot. “On y va ou on annule?”. Pas de réponse. Un bon­net sur la tête, je me rends sur la ligne de départ. Quar­ante braves (sur un mil­li­er?) atten­dent dans le box des départs. Pas de vil­la­geois en vue. Il reste une demi-heure avant le coup de feu du départ (le min­i­mum pour s’équiper). La pluie redou­ble. J’en­voie un autre mes­sage. Pas de réponse. Entre temps, les Cata­lans ont décam­pé. Les cyclistes qui ont passé la nuit en car­a­vane se pho­togra­phient le pouce en l’air et quit­tent la ville. Je fais de même. Roule sur un chemin de boue, à tra­vers un pré et une urban­i­sa­tion, suis rabat­tu par un vig­ile, dirigé par un polici­er. Arrivé à  la sor­tie de S.  le télé­phone sonne: “Où es-tu? Nous déciderons dans une heure si nous prenons le départ.”. J’es­saie de rejoin­dre le groupe au Café Pire­naí­co en déchiffrant le plan de sit­u­a­tion que me trans­met Juan. Et me retrou­ve sur l’au­toroute entre deux bus-bal­ais, suivi d’un cortège d’am­bu­lances, inca­pable de déboîter, à emprunter la route du retour. Or à midi, j’ap­prends que les autres ont pris part à la com­péti­tion, qu’ils n’ont pas essuyé une goutte de pluie, que c’est main­tenant l’heure de dévor­er des côtes de bœuf pour célébr­er l’ex­cel­lent temps réalisé.