Mercredi prochain paraît enfin Naypyidaw, Cité de l’espace. Tant d’événements depuis l’écriture de ce texte au début de 2019 qu’il paraît me venir d’ailleurs, comme si je n’en étais pas l’auteur. Le sujet favorise ce sentiment: la capitale militaire du Myanmar est une grosse soucoupe (plus grosse que Paris) posée sur un plateau de jungle, à l’autre bout du monde. Personne n’en parle, personne ne la visite, personne ou presque n’y vit. D’où la passion que j’ai développée dès sa découverte pour ce lieu étrange. Le texte eut-il paru en avril comme cela devait être le cas, il aurait possiblement été lu et commenté: à cette période, Aung San Suu Kyi venait une nouvelle fois d’être privée de ses droits et des batailles rangées éclataient dans Rangoun. Dès lors, “le coup d’état des militaires” était de toutes les conversations. Six mois plus tard, la situation est désastreuse. Désastreuse, elle l’est depuis l’indépendance — plus ou moins. Mais à part quelques spécialistes, nul ne s’intéresse plus aux événements. A se demander si ce petit livre dont je suis content trouvera des lecteurs.
Tête
Depuis l’âge de raison, je n’ai jamais eu la tête aussi vide. Ce n’est pas la même chose de croire tout possible et d’être désavoué ou d’être confronté sans cesse à des impossibles. La situation qui est faite au monde est là pour durer. Nombre d’entre nous s’en accommodent parce qu’un certain enfermement commandait déjà à leur quotidien: celui de la ville par ses limites, du travail par ses contraintes, du loisir par son industrie. Les premiers temps que s’imposait à nous cette vie sous cloche, je déclarais (afin d’aborder le futur avec optimisme ): “s’il en va ainsi, je ne ferai plus que du vélo!”. C’était en avril 2020, lorsque s’abattait cette grippe nouvelle sur l’espèce. Dans l’urgence, Gala et mois avions fui dans la montagne proche, à Leysin. Atterré, je consultais les actualités plus que de coutume. A peine si au cours de mes exercices de force parmi quelques Chinois étudiants que leurs parents n’avaient pas rapatrié, je décolérais. Un an et demi s’est écoulé. Hier, au cours de la troisième ascension d’un col, seul pendant cinquante minutes au milieu des pins, je constatais avec amertume que la provocation avait pris corps: quand je ne dors pas, quand je ne bois pas, je suis à vélo, je fais du vélo. Mais cette tête vide, donc légère, donc pesante (écrire demande une tête plus que pleine, débordante) n’a rien à faire avec ces heures à tenir le guidon, à pédaler. Le rythme des paysages, le souffle dans l’effort sont des facteurs qui amènent souvent à la méditation. Du moins est-ce ainsi que je l’ai vécu. Or, ces jours je sors dans la nature la tête vide et en revient la tête vide. Une certain excitation des idées demeure, mais elle est affleurante, ne produit pas de formes solides. Et je me demande: est-ce l’apeurement devant l’épouvantable situation de bêtise, de contrainte et de renoncement qui rabaisse pareillement mes qualités? Ou le silence sans appel dans lequel je me tiens, responsable d’une sorte d’épuisement de l’intériorité? Au-delà des belles phrases, se pose une question. Ecrire lorsque l’on a déjà beaucoup dit; peut-être trop. Ecrire lorsque les éditeurs fabriquent des livres mais ne s’intéressent pas aux textes. Ecrire lorsque les quelques amitiés intelligentes qui nouaient leur passion à la votre tournent le dos, se taisent ou dénoncent. Est-ce encore viable? Ici, je ne saurais dire à quel point m’a affecté la décision de l’un des mes éditeurs suisses (peu importe son nom, je devine qu’ils le font tous): il signale à ses lecteurs, à ses clients, à ses abonnés, à ses “fidèles” qu’il fera la police à l’entrée du vernissage des nouveaux titres, prohibant l’entrée à celui qui ne ferait pas étalage d’un document de vaccination. Cela me laisse abasourdi. Se ranger parmi les collaborateurs, si vite? Sans honte? Moi qui croyais du caractère à ces gens. Chaque fois que j’y pense, je suis furieux. Furieux et dégoûté. Ainsi, observais-je encore, moi qui ai signé trois livres chez cet éditeur, si je me présentais le soir du vernissage, je me verrai refuser l’entrée de ce vernissage? Quel rapport avec la création? La solitude? La fabrique du texte? L’envie de faire, l’envie d’explorer, l’envie de s’adresser? Eh bien tout cela s’effondre. Peut-être est-ce cela la tête vide? Où la méditation promettait quelques trouvailles, formait à l’horizon du voyage un but heureux, il n’y a plus qu’un “à quoi bon?”.
Silence
Automne sur les chemins de colline, moutons, vaches, vaste silence. Chaque jour je découvre avec un enchantement renouvelé cet esprit du désert. Pendant des heures, je roule sans croiser un homme. A la descente je ralentis, craignant de faire une mauvaise chute: selon les parages, on ne me retrouverait pas avant un ou deux jours. Le vendredi vers le soir la contrée s’anime. Les gens de la ville débarquent. Ils éteignent les moteurs, se réfugient dans leurs résidences secondaires, les enfants sortent jouer sur la place. Le week-end est festif, des fumées de braseros montent des jardins, le bar du village sort sa terrasse. Dimanche, je rejoins le paysan dans notre rue — nous disons: “ils sont repartis, c’est bien comme ça”.
Honte
Rentré de mon voyage dans les pays de l’est pour participer à la plus grande compétition espagnole de vélo en montagne, il est peu dire que j’ai fait pâle figure — j’ai renoncé à prendre le départ. Il faut dire dans quelles circonstances et confesser ma honte. Toute la semaine j’ai parfait mon entraînement, grimpant même sous la pluie des routes de 13% et 14%. La veille de la course, je pique ma tente au milieu de mille concurrents sur un terrain de caravaning provisoire de S. Peu après arrivent du village amis et voisins. Ensemble nous retirons les dossards, peaufinons la stratégie. Eux rentrent dormir à la maison, j’avale des pâtes froides appuyé contre la voiture et bois de la bière avec des cyclistes Catalans. A minuit, je me glisse dans mon sac de couchage. Autour de la tente, la fête se poursuit. A cinq heure un quart, le terrain de caravaning se transforme ne champ de manœuvres: les concurrents débarquent de toute l’Espagne, montent les vélos, accrochent les dossards, mastiquent des barres de céréales, partagent du café dans la nuit. A sept heures, un coup de tonnerre me réveille. Je sors une tête. Le ciel est plein d’éclairs. Fidèle à ma conviction qu’en Espagne il ne pleur jamais longtemps je me rendors. Quelques minutes plus tard, pluie diluvienne. Le vent fouette tente, la boue gicle sur la toile. Tête dehors, pour juger de la situation. Grêle, pluie, éclairs et plus un cycliste sur le champ: remontés en voiture, ils scrutent l’horizon à travers le pare-brise. Je sors dans la nuit, je suis détrempé. Réfugié sous la porte de coffre des Catalans, je regarde ma tente valser au sol, mon frigidaire se couvrir de boue “Dans ces conditions, disent les Catalans, nous n’iront pas”. Légère accalmie. Je chauffe un café au sol. Mon nez ruisselle, il fait 8 degrés. Nouvelle descente d’eau. L’une après l’autre les voitures quittent le champ. Les Catalans remballent. J’envoie un message aux amis du village. “Où êtes-vous?”. Pas de réponse. Je passe le cuissard, le maillot, commence d’extraire le vélo de la Dodge. La pluie augmente. J’enlève le cuissard, le maillot. “On y va ou on annule?”. Pas de réponse. Un bonnet sur la tête, je me rends sur la ligne de départ. Quarante braves (sur un millier?) attendent dans le box des départs. Pas de villageois en vue. Il reste une demi-heure avant le coup de feu du départ (le minimum pour s’équiper). La pluie redouble. J’envoie un autre message. Pas de réponse. Entre temps, les Catalans ont décampé. Les cyclistes qui ont passé la nuit en caravane se photographient le pouce en l’air et quittent la ville. Je fais de même. Roule sur un chemin de boue, à travers un pré et une urbanisation, suis rabattu par un vigile, dirigé par un policier. Arrivé à la sortie de S. le téléphone sonne: “Où es-tu? Nous déciderons dans une heure si nous prenons le départ.”. J’essaie de rejoindre le groupe au Café Pirenaíco en déchiffrant le plan de situation que me transmet Juan. Et me retrouve sur l’autoroute entre deux bus-balais, suivi d’un cortège d’ambulances, incapable de déboîter, à emprunter la route du retour. Or à midi, j’apprends que les autres ont pris part à la compétition, qu’ils n’ont pas essuyé une goutte de pluie, que c’est maintenant l’heure de dévorer des côtes de bœuf pour célébrer l’excellent temps réalisé.
La merde
Est-il possible, après sur-éducation, d’être plus idiot? Ceci est une suite de phrases tirée d’un quotidien de Genève. Article publié ce jour. Il illustre ce que sont devenus la culture, la morale, l’intelligence tels que relayés et détruits par le journalisme industriel. Si l’on ne comprend pas, c’est que le texte n’est écrit dans aucune langue. S’il l’on ne comprend pas, c’est qu’il faut un minimum de sens pour comprendre. “Mon premier a commencé géographe à Genève, mon second plasticien à Bienne et ma troisième artiste polymorphe à Lausanne. Le rébus des Old Masters combine d’abord les deux performeurs garçons dès 2015, avant que la petite dernière n’y trouve sa place l’année suivante. Leur charade a produit les quatre touts qu’ont été «Constructionnisme», «Fresque», «L’impression» et «Le Monde». Réputée pour l’humour pince-sans-rire dont elle emballe ses créations minimalistes, la triade peut enfin, grâce à La Bâtie, révéler au grand jour la «Bande originale» qu’un virus cautionnant son légendaire pessimisme avait étouffée au printemps. Du titre de cette 5e énigme, somme des précédentes, les cosignataires ont fini par endosser le calembour. Portrait d’une double bande, donc, celle de trois créatures postnéolithiques sur scène, et de trois hackers pré-apocalyptiques dans la vie. Tous extraterrestres bien sûr.”
Est (fin)
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