Religions

La pra­tique des nou­velles églis­es con­siste à per­suad­er l’ig­no­rant qu’il n’a aucune rai­son de rechercher la con­nais­sance puisqu’il y a un cer­tain génie qui sait tout et qu’il va lui être présenté.

Histoire

Plus dif­fi­cile qu’au­par­a­vant pour un vieil­lard de faire enten­dre à un jeune qu’il a vécu.

Anticipation-fin

Stanis­las Lem, Van Vogt, Zami­a­tine emprun­tent à l’imag­i­naire pour dress­er devant nos yeux des mon­des-obsta­cles. Bur­roughs (la Révo­lu­tion élec­tron­ique), Kaczyn­s­ki ou Dan­tec s’in­sur­gent con­tre l’al­ié­na­tion psy­chologique par la sub­ver­sion; les derniers hérauts de lignée ten­tent aujour­d’hui de décrire depuis l’in­térieur (pris dans sa glu) le monde-obsta­cle. L’imag­i­na­tion est au ser­vice des devenirs sta­tis­tiques du mod­èle qui a écrasé l’imag­i­na­tion. Les derniers mots des écrivains seront “non, non…”, puis tout devien­dra — faute de pos­si­bles — réel. 

Visée

Lorsque l’on regarde avec force et lucid­ité par-dessus les obsta­cles c’est soi-même que l’on aperçoit; alors les obsta­cles appa­rais­sent pour ce qu’ils sont, des obsta­cles, et la vie reprend.

Occupation

Ne rien faire. Demeur­er assis. Rem­plir son verre. Se rasseoir. Fix­er l’écran, écouter de la musique répéti­tive, fix­er le mur de pierre, s’é­ten­dre et se rasseoir. Se représen­ter cet avan­tage : le télé­phone est coupé, per­son­ne n’en­voie de mail, per­son­ne ne frappe à la porte. Se représen­ter un cal­en­dri­er vierge. Il flotte devant les yeux. Je repère des cas­es, des dates, des semaines, des mois, je coche ici, je souligne là. Appa­rais­sent les pro­jets d’écri­t­ure, un essai, un autre essai, une fic­tion (toute réelle), travaux à com­mencer dès la fin de l’été, à pour­suiv­re pen­dant l’au­tomne, jusqu’à l’hiv­er, et déjà je me vois de retour où je suis en cet instant, assis devant l’écran, assis face au mur, loin de toute per­son­ne, loin de tout, content.

Caractère

A la seule idée de n’être pas comme tout le monde l’Es­pag­nol se sent humil­ié, aus­si le voit-on régulière­ment se jus­ti­fi­er de sa normalité. 

L’Amour

Evola apporte les pre­miers numéros de la revue dirigée par Frédéric Pajak, L’Amour. Fasciné par les illus­tra­tions et pein­tures (toiles mag­nifiques de Sylvie Fajfrows­ka, de Chan­tal Petit), les textes — longs de trois cent pages — met­tent mal à l’aise. Réfléchis, volon­taires, tra­vail­lés, ils sont ennuyés et ennuyeux. Parce que j’imag­ine que pareille­ment, lorsque j’écris, j’en­nuie. “Inutile”, devrais-je ajouter. Qui peut être ou n’être pas sans que cela n’y change rien. Est-ce l’ef­fet d’une revue qui n’a pas de pro­gramme révo­lu­tion­naire ni de pro­jet esthé­tique? D’une revue qui jux­ta­pose des textes dont les inten­tions et les styles dif­fèrent? Le numéro 2 de la revue affiche un thème: “Con­tre l’ac­tu­al­ité”. Cela ne change rien. Même jux­ta­po­si­tion. Et un effet per­vers: les auteurs se met­tent à par­ler d’ac­tu­al­ité. Or, sidérés comme que nous le sommes tous, ces­sant d’être auteurs, ils racon­tent alors des petits vies qui ressem­blent aux petites vies de tous les hommes et femmes que broie notre société. La ques­tion est donc: que faudrait-il écrire? D’abord, il ne faut pas. Ensuite, toute per­son­ne qui écrit avec sérieux sait que cette ques­tion n’a pas de sens. Ce qu’on peut, voilà ce qu’on écrit. Pri­or­i­taire­ment ce qui nous intéresse. De fait, l’écrivain ne peut écrire avec énergie et prof­it (en vue d’obtenir quelques lecteurs) que sur les sujets qui s’im­posent, les sujets qui le déman­gent, les sujets qui lui per­me­t­tront de se con­naître. Fin de la ques­tion — l’écrivain n’a pas le choix. Ain­si l’on pour­rait dire: la revue invite à un exer­ci­ce anti­na­turel. L’écrivain se demande ce qu’il pour­rait faire. Las de se le deman­der, il trou­ve une parade. La parade étant une parade, l’en­nuyé pro­duit de l’en­nui. Tout de même, je suis mal à l’aise. La ques­tion demeure: peut-on don­ner quelque chose de soi, quelque chose d’hon­nête, à une revue ? 

Quebrantahuesos

La nou­velle vient de tomber, la plus impor­tante com­péti­tion cyclo­touriste d’Es­pagne, la QR vient d’être annulée pour caus­es de tem­péra­tures exces­sives. Comme les amis, deux jours que je mangeais pâtes et légumes pour me pré­par­er à ces 200 km et 3500 de dénivelé. J’an­nule, je passe à la bière. Je prends place dans le canapé, j’at­trape au vol les mes­sages de colère qui crépi­tent sur les télé­phones, dans la presse, dans la rue. La ten­sion monte d’un cran en soirée quand l’or­gan­isa­teur révèle que l’in­ter­dic­tion de con­courir vient de France. Le préfet des Pyrénées atlan­tiques red­outait des coups de chaleur, des acci­dents, des morts. Accom­pa­g­né de cet aveu : depuis la fausse crise du virus, il manque des ambu­lances, des lits, des soignants, liq­uidés en vue de la pri­vati­sa­tion à l’améri­caine du sys­tème de san­té. Mon ami le maire sort de ses gonds. Il envoie soix­ante-sept mes­sages, par­le enfin de pren­dre le fusil, de dis­tribuer des balles. Il est vrai qu’il fait chaud. Très chaud. Mar­di, je fai­sais mon dernier entraîne­ment du côté de la Navarre. Après qua­tre heures de route à quelques 35 km/h de moyenne, je me sens faib­lir. Je cherche la cause. La vic­i­nale est blanche de lumière, le roc brûlant, le ciel raide. La con­sul­ta­tion de mon comp­teur me ras­sure, il fait trente-huit degrés, je suis déshy­draté. Le vélo jeté dans le cof­fre de la Dodge, je rejoins la sta­tion-ser­vice de Puente où j’achète une bouteille d’eau d’un litre et demi. Je la bois en entier. Retour à Agrabuey ce soir. Les mes­sages n’en finis­sent plus de tomber. Désor­mais ils sont chiffrés. Les voisins racon­tent les pertes des nuitées d’hô­tel et les pertes en cui­sine (stocks des restau­rants). Moi, je pense aux com­péti­teurs venus du Por­tu­gal, d’An­gleterre, de Suisse. Pré­cisons, il s’ag­it d’une des cours­es les plus cotées d’Eu­rope, il y a douze mille par­tic­i­pants. Un mot d’or­dre est alors don­né par Pérez: “les cyclistes ne craig­nent pas la canicule, avec ou sans organ­i­sa­tion, nous allons courir”. Le matin, je suis sur la place du vil­lage et c’est le coup de mas­sue: les Français ont instal­lé des rib­am­belles de gen­darmes sur la fron­tière pour inter­dire le pas­sage des vélos.

Agrabuey

Au vil­lage recom­mence le proces­sus de sépa­ra­tion. Entre­prise facile quand on vit dans un trou. Seules émer­gent au-dessus des pinèdes quelques vach­es et encore il faut se tenir dans l’an­gle du jardin et tor­dre le cou entre les toits et les chem­inées. Le reste du temps je suis seul, j’é­coute bour­don­ner mon oreille gauche qui a défini­tive­ment lâché à la suite de l’é­coute sur­voltée de Wiegen­dood. Parvi­en­nent jusqu’i­ci, relayés par les admin­is­tra­tions d’une société qui se prend pour le monde, des mes­sages de police, d’av­o­cats et d’autres mafieux entés sur le corps de l’E­tat. Je réponds ou ne réponds pas. Sou­vent j’in­sulte, par­fois je raille. Si ça ne passe pas, que les cour­ri­ers, les deman­des, les injonc­tions revi­en­nent, j’es­saie une autre stratégie: la pro­cras­ti­na­tion. Dire “oui, mais…”. Faire tra­vailler les admin­is­tra­teurs. Don­ner du papi­er à noir­cir, agac­er. L’essen­tiel est de récupér­er des moyens d’ex­is­tence. De les compter. De les affecter pour n’avoir plus affaire à la mécanique col­lec­tive, pour n’avoir plus à pactis­er. Je m’ap­proche du but. D’ailleurs cette folie que l’on nomme société ne peut tenir. Elle craque. Lorsque les yeux clos j’or­donne ma pen­sée et la con­tem­ple du fond de mon trou, cela sem­ble évident. 

Train fantôme

Accéléra­tion de l’é­tat de cat­a­stro­phe dans lequel a plongé notre entre­prise des suites de la fausse crise san­i­taire. Des mois à se bat­tre con­tre la malveil­lance, la mesquiner­ie, le vol, l’e­sprit de lucre ; j’en­trevois enfin une issue au con­flit. Impos­si­ble d’en par­ler dans le détail, toute infor­ma­tion pou­vant réarmer les adver­saires. J’at­tendrai. Si j’en par­le un jour, j’au­rai recours à la fic­tion, la tra­duc­tion directe m’é­tant inter­dite par con­trainte notar­i­ale. Con­clu­sion pro­vi­soire: la société est folle, les indi­vidus sont fous. Ils le sont parce que le choc de deux années de destruc­tion pro­gram­mée des corps et des esprits a fait bas­culer la pop­u­la­tion occi­den­tale dans la dérai­son. Ce n’est qu’un début. Les con­séquences vont se dérouler, inex­orable­ment. Dans l’im­mé­di­at, si ce con­flit pro­fes­sion­nel où je jouais l’ensem­ble de mes recours d’ex­is­tence s’achève comme il sem­ble par un rachat de mes actions, je vais pou­voir m’ex­traire une fois pour toutes de ce zoo qu’est devenu “notr pays” et me tenir loin de la société-machine.