Catégorie : Inconsistance

Force

La force des textes, la pos­si­bil­ité de traduire en textes une force tient aus­si à la prox­im­ité de la fin. Une con­science spé­ciale s’in­stalle. Elle compte le temps. Stig Dager­man ou Paul Nizan sont de ces auteurs dont le génie est talon­né par la mort.

Clochards au village

Après huit mois passés au vil­lage, je con­nais chaque clochard. Ramon a la tête bour­souf­flée d’un cra­paud. Il porte des lunettes épaiss­es à mon­ture car­rée. Il mendie penché. Son corps sem­ble fait de deux moitiés. Quand ses talons touchent le mur d’ap­pui, le buste est d’é­querre. Le teint de peau est cramoisi. Il a un air de grand brûlé. C’est une mal­adie. Il pose au sol une cas­quette, remer­cie sans regarder ce qu’on y jette. Il salue le badaud. Sa rési­dence est sous un pili­er de la A7. C’est une sorte de cham­bre en car­ton que le vent fait trem­bler. Il a soix­ante ans et tra­vail­lait comme métal­lur­giste.
Pedro, lui, vient à vélo des quartiers pop­u­laires du Nord. Sa famille croit qu’il a un emploi chez un pêcheur du vil­lage. Il roule ses vingt-cinq kilo­mètres par jour pour allumer un poste de radio devant le super­marché. Con­tre les sous dont les vil­la­geois lui font l’aumône, il dif­fuse de la musique. L’ap­pareil est cassé, il hurle. Pedro a les cheveux gras et longs, il est plus mai­gre qu’un manche à bal­ai. Sa spé­cial­ité est le gar­di­en­nage des chiens de ces dames. Plutôt que de les attach­er au dis­trib­u­teur de cad­dies, elles les lui con­fie. Déter­miné à faire de son mieux, il les caresse avec énergie pour éviter qu’ils n’aboient. Lorsqu’il en a trois entre les jambes, il leur par­le sans dis­con­tin­uer afin de ne pas fail­lir dans sa mis­sion. Ensem­ble, nous cau­sons vélo élec­trique. Il col­lec­tionne des pièces de moteur épars­es con­va­in­cu à terme de les assem­bler pour équiper son vélo. Trou­vé dans une poubelle, celui est frag­ile. Dernière­ment, il m’a mon­tré une cour­roie d’en­traîne­ment. Il en était fier.
La mémère — j’ig­nore son nom — est aphone. Elle tire une valise d’en­fants Win­nie l’Our­son. Une rib­am­belle de sachets crasseux sont accrochés à l’ar­ma­ture. Jamais je ne l’ai vue mendi­er. Il m’ar­rive de la crois­er dans les rayons du super­marché. Son vis­age est bur­iné, ses cheveux de paille. Elle ne pèse pas quar­ante kilos. Elle porte des chaus­sures d’homme qui ressem­blent à des palmes. Hier, je descends au vil­lage sous une pluie bat­tante. Instal­lée dans le ren­fon­ce­ment d’une porte, elle buvait une canette de bière en regar­dant fix­e­ment le park­ing.
Le long de la rue prin­ci­pale, il y a le fou. Assis sur le muret de la boulan­gerie, il passe la mat­inée à pli­er en cinq, dans le sens de la longueur, des feuilles de papi­er cou­vertes d’écri­t­ure qu’il arrache dans un cahi­er d’é­cole; le reste de la mat­inée, il les déplie, les con­sulte, réfléchis, puis, selon, les jette dans la benne ou les classent.
Enfin, il y le groupe des ivrognes. Ils occu­pent un banc proche du parvis de l’église. Vêtus de train­ings, ils passent inaperçus. Il sont jeunes, dans les trente ans. Et usés. Ils se repassent des bouteilles à longueur de journée. Si l’ar­gent man­quent, l’un d’en­tre eux endosse un gilet de sec­ours orange et se poste au cen­tre du park­ing. Il fait alors devant les voitures des gestes vagues et pour prix de son aide au sta­tion­nement, tend la main devant la portière.

Féministes

Après avoir dévir­il­isé les hommes au moyen du fémin­isme faute de savoir être femmes, les voici qui sou­ti­en­nent avec la même fer­veur l’im­por­ta­tion de mâles aux moeurs archaïques et aux com­porte­ments simiesques.

Noria

J’écris Noria. Une bête fic­tion. Ce livre com­plètera Stab­u­la­tions, un livre intel­li­gent. La ques­tion est de savoir si ce qui est intel­li­gent n’est pas bête et ce qui est bête ne l’est pas trop. Cela dépend de ce que le lecteur pense de la société et ce qu’il pense dépend en par­tie de ce qu’il lit.

Grandes causes

A quoi ser­vent les grandes caus­es, les caus­es nationales, les caus­es uni­verselles? A jus­ti­fi­er l’or­gan­i­sa­tion de con­férences nationales, de grandes con­férences, de con­férences mon­di­ales. Le jour, les délégués se reposent des excès de la nuit, du sexe et de la bois­son. Dans les derniers jours de la con­férence, ils com­mu­niquent les pro­grès réal­isés, soulig­nent l’im­por­tance de la cause et s’ac­cor­dent sur la néces­sité d’un nou­velle ren­con­tre. Nul n’évoque la fonc­tion pre­mière de ces con­férences. Elles ser­vent à détourn­er l’ar­gent des peu­ples au nom d’une morale sans responsabilité.

Acteurs 2

En fin de compte, je me rabats sur Arte. Ce qui offre un avan­tage, je vais pou­voir aller me couch­er. Car pour ce qui est des fic­tions, cette chaîne que l’on dit cul­turelle donne dans la série poli­cière dif­fusée par épisodes ou dans les moyens-métrages à voca­tion tiers-mondiste. Scé­nario type: Abdul, jeune berg­er afghan que son père a répudié… Ou encore: dans le petit vil­lage africain, la sai­son des pluies approche quand… J’ou­bli­ais une dernière caté­gorie: les suc­cès de la fin du XXème siè­cle dont nul cinéphile n’a enten­du par­ler. Nous en voyions un hier, Lisa et le dia­ble. Coif­fures des années 1980, jeu hési­tant, ralen­tis mys­térieux et, dans le rôle du dia­ble, Tel­ly Savalas, en cos­tume noir, la boule à zéro. Soudain, un sen­ti­ment de déjà-vu. Expéri­ence fréquente, mais moins fugace que d’or­di­naire. La scène de film mon­tre l’héroïne embar­quée côté pas­sager dans une lim­ou­sine des années cinquante. Elle jette un œil au rétro­viseur et décou­vre sur la ban­quette arrière une femme qui a le même port de tête et la même coupe de cheveux. Le réal­isa­teur ques­tionne l’ef­fet miroir. Or, à l’in­stant où cette scène se déroule devant mes yeux — scène lente- je con­state que j’ai regardé ce même film il y a quelques temps, en com­pag­nie de Gala, dans notre salon espag­nol et prends con­science que cela avait lieu a la même époque, juste après notre retour en avion de Suisse, que le film m’avait ennuyé et que je m’é­tais levé pour aller au lit, ce que je fait peu après que le sen­ti­ment de déjà-vu se soit estompé.

Acteurs

Gala se plaint que nous ne regar­dons que des films en anglais. Je proteste: je fais de mon mieux. Pour en trou­ver un, j’en trie près d’une cen­taine. Puis il y les aléas de la machine. Le film ne charge pas, il est flou, il est incom­plet. Vient le prob­lème des sous-titres. Peut-être mon anglais se détéri­ore-t-il? A moins que ce soit l’ouïe? D’ailleurs, même en Français j’éprou­ve des dif­fi­cultés. Il me faut ten­dre l’or­eille. Mais enfin, que se dis­ent ces acteurs? Quand ils ne cri­ent pas ils par­lent, mais dans un cas comme dans l’autre, sans artic­uler. Autre­fois, les acteurs étaient émoulus des écoles de théâtre. Aujour­d’hui, c’est tout juste s’ils sont allés à l’é­cole. Et sous pré­texte que tout le monde sait par­ler, ils jouent leur rôle sans com­plexe, comme si cela allait de soi. Résul­tat, ils par­lent dans leur barbe, ânon­nent, susurrent. Quand il s’ag­it d’y met­tre de la rage, ils hurlent. Nous autre, pau­vres spec­ta­teurs, voyons alors défil­er à l’écran des actions dont nous ne sai­sis­sons ni les ten­ants ni les aboutis­sants. Par­fois, dès le début du film. Une fille dit son nom. “Com­ment, dis-je à Gala, quel prénom a‑t-elle dit?” Alors en Anglais, je veux dire en argot améri­cain, avec un accent de l’Out­back ou dans un cokney gal­lois, c’est dire!

Loi

Une loi sim­ple. Lorsque cha­cun cherche à gag­n­er le plus d’ar­gent pos­si­ble, la quan­tité d’ar­gent disponible aug­mente et la qual­ité de la vie baisse.

Squat

Retour dans l’ap­parte­ment espag­nol. Le temps est superbe. Un ciel pro­fond, une mer scin­til­lante. Dès le soir cepen­dant, l’air est frais. Et comme nous vivons sous un toit défon­cé, l’hu­mid­ité attaque les murs. Hier, je me mets au lit à minu­it. Je n’ai pas froid. Pas vrai­ment. Mais je n’ai pas chaud. Je remonte la cou­ver­ture jusqu’au men­ton, cherche le som­meil. Dès que je m’en­dors, je rêve que je suis dans mon squat, celui des Eaux-Vives, couché sur la palette de chantier qui pen­dant dix ans m’a servi de som­mi­er. Puis je sors dans la rue et ne peux plus regag­n­er ma cham­bre: les murs glis­sent, des câbles élec­triques flot­tent en tra­vers des fenêtres. Olof­so vient à mon sec­ours. Je pousse un cri et me réveille. Telle est la mémoire du corps, absolue. Il y a longtemps que je n’avais pas eu froid dans un lit, mais le corps se sou­vient: il pointe immé­di­ate­ment sur la péri­ode de la vie qui cor­re­spond à cette sensation.

Houellebecq

Que Houelle­becq doive se déplac­er flan­qué de deux garde du corps est un signe. A sa place, je serai fier. Jamais je n’ai aimé son écri­t­ure — ce plaisir de bâcler — mais j’ai de l’ad­mi­ra­tion pour son car­ac­tère et son intu­ition. J’aime aus­si sa révolte tran­quille. Il est intel­li­gent et en remon­tre. Quand un homme de parole doit engager des garde du corps (dans mes rela­tions, deux con­férenciers vivent la même sit­u­a­tion), cela prou­ve que la bêtise est répan­due dans la société et que l’E­tat lui donne droit de cité.