L’homme est jugé par le tribunal et par lui condamné à la perpétuité. En prison, il met fin à ses jours. Se retrouve assis devant les mêmes juges, qui lui récite ses fautes, en donnent le verdict, le condamnent à la perpétuité. En prison, il se suicide. Retrouve ses juges, est condamné. Il se suicide. Voilà qu’il est assis , c’est encore le tribunal, mais cette fois, c’est lui qui est le juge et le juge qui occupe sa place. Il veut épargner le juge, casser le verdict, il n’y parvient pas, il profère la peine, c’est une condamnation à perpétuité. Au sortir du tribunal, alors que ses collègues le félicitent, il s’écroule, il meurt. Le voici à nouveau au tribunal, à sa place, celle du justiciable, et les juges le condamnent à la perpétuité.
Introvertis
Maniérisme dans le rock extrême. L’énergie cesse de défaire le monde. Nihilisme qui renvoie les proférateurs au culte de la profération. Importantes exceptions, souvent prises dans le travail du chaos sonore, loin des genres de compétition (goregrind, deathmetal, true black metal, crustened dark): Meth, Daughters, Wiegedood.
Conversation
Aplo s’inquiète de savoir quelle veste emporter pour le voyage sachant que nous serons d’abord dans la capitale soit à 2500 mètres puis sur la côte pacifique et enfin dans les jungles du Guatemala ce qui représente d’importants écarts de température. Entre messages audios et messages écrits, cela donne:
Lui: Quel type de veste tu prends toi ?
Moi: Une peau de mammouth.
Lui: Full gore tex ambiance everest ?
Moi: J’hésite: probablement aucune.
Lui: Sérieux ?
Moi: Oui, sérieux car tout est trop chaud et il faut porter.
Lui: Mm.
Moi: Pour répondre de façon plus sérieuse, je ne sais pas. Je me suis posé la question mais à México nous serons en altitude, le matin et le soir il ne fait pas froid mais frais, il peut pleuvoir légèrement mais c’est improbable, cependant lorsque l’on sort en soirée, on a envie d’avoir une veste il est vrai mais ensuite, dès qu’on descendra en plaine et encore plus au Guatemala, une veste ne sert à rien sauf quand tu dors dans un bus donc je ne sais pas trop, je me demande si je ne vais pas en acheter une là-bas, dans tous les cas ce n’est pas un problème important, si tu veux prendre une veste, prends une veste légère avec un col, je pense que le col c’est important, les courants d’air sont un problème.
Lui: Bon, il ne va pas faire 35 degrés non plus. D’accord c’est noté, je sais que les cols c’est quand même quelque chose d’assez important… Euh, oui, oui. Je sais qu’on va la porter après… J’ai de toute façon pris un pull, bref une sorte de vêtement synthétique pour le sport, ça pourrait suffire, mais une veste, c’est tout de même assez compliqué de choisir une bonne veste donc si je comprends bien, toi, ton plan serait d’aller là-bas et d’en acheter une sur place… euh, oui, ça fait sens, mais il faut savoir qu’on a pas non plus un maximum de jours pour faire ces achats…
Moi: Je propose quand on arrive que l’on fasse un séminaire “veste”.
Lui: Je propose que l’on fasse une brainstorming sur la mission “veste”.
Moi: Ah, ah, ah! Non, écoute, plus sérieusement, moi je vais probablement prendre une veste type bomber un peu usée et qui ne vaut rien, ce sera utile à Mexico, dans la capitale, le soir, aussi pour avoir un look, je veux dire un look sécuritaire, tu ne ressembles pas à un spaghetti et après je la jette, voilà l’idée mais ce je ne vais pas faire c’est prendre une belle veste, j’en ai quelques unes, à Fr. 200.-, la traîner tout du long, ensuite tu as peur de la perdre, enfin tu vois ce que je veux dire, là je crois qu’on a fait le tour de la question, avant le séminaire je veux dire.
Lui: Okay, mais une précision, tu parles de Q2 ou de Q3 pour le séminaire parce qu’il y a Michel qui est en train de nous organiser les zooms et là du coup pour les dix autres employés ils doivent s’organiser au niveau des objectifs annuels. Non, plus sérieusement, tu dis prendre, mais prendre avec toi ou acheter sur place une petite veste que tu comptes peut-être jeter là-bas?
Moi: Je crois que c’est la conversation la plus géniale du début de l’année. Ah, ah, ah: acheter une petite veste à jeter sur place! Ecoute, je ne sais pas, à mon avis viens tout nu et après on verra, à mon avis, sur place, il y a des habits.
Lui: Ah, ah, ah, alors on fait comme ça et tu dis que je pourrais venir nu parce qu’il y a tout sur place? Mais après, je me rappelle qu’en Thaïlande tu avais dit ça aussi et finalement on s’est retrouvé je ne sais pas où à ne rien acheter du tout donc on avait des habits sales et ça ce n’est pas ce qu’il faut c’est pourquoi j’essaie d’équilibrer entre ce que tu dis et la réalité.
Moi: Ah, ha, ah, finalement, on va arriver au Mexique et on va constater qu’il n’y a pas d’habits, que tous les Mexicains vivent nus!
Aeromexico
Derniers préparatifs avant le départ pour le Mexique. Il a cessé de pleuvoir, le niveau de la rivière baisse. Les bûches que j’utiliserai en mars sont stockées près du poêle, en trois semaines j’ai brulé un stère. Beaucoup dormi suite aux entraînements de vélo, l’énergie et la récupération sont moins bonnes en hiver. Lu les lettres de prison de Gabrielle Russier, les notes de Jean-Louis Kuffer (morceaux où je retrouve Georges Haldas trente ans avant de l’avoir fréquenté), tenté une nouvelle fois de lire les nouvelles de Isaac Bashevis Singer (ces saynètes juives me tombent des mains, tellement intemporelles, paraboliques, communautaires).
Grippe 2020
Refusant l’ingérence de l’OMS dans la gestion sanitaire de son pays, le président tanzanien John Magufuli a secrètement envoyé des échantillons d’une chèvre, d’une caille et d’une papaye à un laboratoire de tests Covid. Tous ont été testés positifs. Fin février 2021, le président n’est plus apparu en public. Trois semaines après sa disparition sa mort par crise cardiaque a été annoncée le 17 mars. Sa vice-présidente a pris la tête du pays et annoncé que sa politique sanitaire en matière de Covid serait à l’opposée de celle de son prédécesseur et respecterait strictement les recommandations de l’OMS.
Lits
Retour au camping de la centrale nucléaire. Un chat passe. Il sent ma présence à bord du van, s’immobilise, cherche. Renonce, poursuit. Dans les maisonnettes de plastique ondulé des familles invisibles. Sur des tapis vert gazon de petites voitures, près des W.C. une Mercedes noire contre une piscine hors-sol. En partie basse du van, sur la couchette, en vrac, les pièces du lit luxueux que j’ai acheté il y a dix ans à Fribourg, cent-quatre-vingt centimètres de large, une tête rembourrée et molletonnée, et les cartons d’archives récupérés dans a cave de Luv laquelle quitte Neuchâtel à la fin du mois la première partie de ses études universitaires finies : l’ensemble monte jusqu’au plafond, je dois ramper sur le dos pour atteindre les bières, me contorsionner pour aller dormir à l’étage, dans le toit ouvrant. Le lendemain matin, longue mise en ordre et travail de sécurisation du contenu avant de reprendre la route en direction des Pyrénées, huit heures de conduite. Arrivé à domicile, en sueur après avoir porté les morceaux du lit depuis la place du village et lutté pour les faire transiter par des portes trop petites, je trie les cartons et découvre des dizaines de manuscrits, de cahiers, de notes, de scénarios, de pièces, de correspondances oubliés.
Rucola
Boulanger qui me dit: “je vais vous faire un sandwich”. Il ne bouge pas. “En attendant, buvez tranquillement votre café!”. La table ronde, la table petite, la table à côté des Livres pour tous, une étagère dont les volumes n’ont pas changés depuis que je fréquente cette boulangerie sur la départementale de Montélimar, à La Coucourde, c’est à cette table que je m’installe. Et le boulanger est toujours là, qui sourit, ne bouge pas. J’ai 800 kilomètres de route devant moi, je bois un “café allongé” à Euros 1,90. Maintenant le boulanger a disparu. Baguette, pain, chausson, la femme sert les clients. A ceux qu’elle ne remet pas, elle demande: “vous avez un compte chez nous?”. Placardée sur le comptoir une affiche pour un concours de belote. La même que l’année dernière. J’ai fini mon café. A la femme du boulanger, je demande un autre allongé. “Vous le prenez ici?”. “Non, j’emporte.” Elle me tend un gobelet de carton, pose un couvercle. “Merci”. Le boulanger doit être en train de faire mon sandwich. “Tomate séchée, rucola, jambon cru?”, a‑t-il proposé. Il ne revient pas. J’attends. Suis-je pressé? Non. Et pourtant. Je pourrais attendre. Je le peux. Il me faut ce sandwich. Vite. Ou alors, je m’en fous. Mais ce n’est pas dans mon caractère. Sympathique cette attitude, ce calme, le boulanger, la départementale de La Coucourde. Mais la vie attend. J’attends. Sa femme va chercher le sandwich. Elle l’emballe. Le boulanger en coin, derrière le rideau de perles me sourit. Je sors. La femme souhaite une bonne journée. Ces gens sont formidables. Et le sandwich est bon (dans le quel je mords cinq cent kilomètres plus loin, aux alentours de l’Escaladieu, panneau routier qui chaque fois me fait penser à l’excellent José Cabannis).
Figures
Toujours m’a fasciné ce constat, moi qui ai l’habitude de voyager, qu’ici et là l’on retrouve, parfois à des années de distance, les mêmes figures au même endroit, parfois à quelques centimètres près et dans la même attitude. Ainsi pendant plus de quinze ans je ne manquais pas de vérifier, au pavillon 123 du Cha-Tu-Chak de Bangkok, assise comme en déesse liquide, le port altier, la chevelure longue, la figure dans le coin d’un stand d’étoffes d’une femme belle et muette. Ou encore, à Budapest, ce patron de bar soûlé, au service d’autres soulards, ancien chanteur de hard-rock (les posters de années de gloire sont au mur) ou enfin ce travesti de Vientiane serveur de riz, près du quai et tant d’autres, localisés, évoluant dans un espace sous-sidéral, circonscrit mais complet et suffisant — jusqu’au jour où l’on rejoint lieu et ils n’y sont plus.
Un fou
Changer de l’argent chez mon contact puis à pied dans le quartier sous-gare de Lausanne. Au passage, je veux visiter le cabine de téléphone remplie de livres gratuits quand s’y engouffre un passant serré dans un manteau à grand col. Il ferme la porte de verre. Que je rouvre en m’excusant : “vous permettez, je jette juste un œil aux titres?”. Effarouché ou peut-être seulement aimable, l’homme fait un pas en arrière, se campe sur le bord de la cabine, me fait signe comme pour dire “je vous en prie”. “Lire ou parler, ou parler ou rêver?” prononce-t-il. N’y comprenant rien, je réponds: “les deux…”, occupé que je suis à déchiffrer en vitesse, rangée par rangée, sur la foi des maisons d’édition, les livres gratuits de la cabine pour voir s’il s’y trouve des titres d’intérêt. “L’humanité est extraordinaire, brutalement égocentrique!”, poursuit l’homme. Le genre de phrases qui annonce parfois un échange de vues. Aussi fais-je, au hasard, une réponse sur le même ton vague. Offusqué, il reprend: “comment pouvez-vous…?”. Où je crois entendre qu’il s’étonne de cette technique qui consiste à photographier un paquet de livres pour voir ce qu’il contient (pratique qui remonte à l’époque de ma fréquentation assidue des bibliothèques de l’université). Il dit: “un parfait égocentrique comme vous!”. Toujours aussi concentré, je rétorque distraitement: “que cela ne vous empêche pas, regardez vous aussi!”. “Non, non, c’est vous l’égocentrique. Vous devez en raconter des choses autour de vous! Et là vous faites quoi? Que faites vous?”. Saisissant mal ce qu’il veut dire, pensant expliquer que j’identifie en quelques secondes les deux cent dos de volumes stockés dans la cabine, je fais: “je suis écrivain “.” “Oh ça, s’exclame l’homme, un écrivain de merde” Comme j’en ai fini, je lui tends la porte. Il recule: “Des histoires de merde racontées par un égocentrique” dit-il en reculant jusqu’à à l’arbre le plus proche, plus méfiant que s’il avait affaire à un pestiféré.