Changer de l’argent chez mon contact puis à pied dans le quartier sous-gare de Lausanne. Au passage, je veux visiter le cabine de téléphone remplie de livres gratuits quand s’y engouffre un passant serré dans un manteau à grand col. Il ferme la porte de verre. Que je rouvre en m’excusant : “vous permettez, je jette juste un œil aux titres?”. Effarouché ou peut-être seulement aimable, l’homme fait un pas en arrière, se campe sur le bord de la cabine, me fait signe comme pour dire “je vous en prie”. “Lire ou parler, ou parler ou rêver?” prononce-t-il. N’y comprenant rien, je réponds: “les deux…”, occupé que je suis à déchiffrer en vitesse, rangée par rangée, sur la foi des maisons d’édition, les livres gratuits de la cabine pour voir s’il s’y trouve des titres d’intérêt. “L’humanité est extraordinaire, brutalement égocentrique!”, poursuit l’homme. Le genre de phrases qui annonce parfois un échange de vues. Aussi fais-je, au hasard, une réponse sur le même ton vague. Offusqué, il reprend: “comment pouvez-vous…?”. Où je crois entendre qu’il s’étonne de cette technique qui consiste à photographier un paquet de livres pour voir ce qu’il contient (pratique qui remonte à l’époque de ma fréquentation assidue des bibliothèques de l’université). Il dit: “un parfait égocentrique comme vous!”. Toujours aussi concentré, je rétorque distraitement: “que cela ne vous empêche pas, regardez vous aussi!”. “Non, non, c’est vous l’égocentrique. Vous devez en raconter des choses autour de vous! Et là vous faites quoi? Que faites vous?”. Saisissant mal ce qu’il veut dire, pensant expliquer que j’identifie en quelques secondes les deux cent dos de volumes stockés dans la cabine, je fais: “je suis écrivain “.” “Oh ça, s’exclame l’homme, un écrivain de merde” Comme j’en ai fini, je lui tends la porte. Il recule: “Des histoires de merde racontées par un égocentrique” dit-il en reculant jusqu’à à l’arbre le plus proche, plus méfiant que s’il avait affaire à un pestiféré.