Arabie

A dix heures le soir au lit, l’estom­ac noué, gosier qui trempe, faute à des sauciss­es d’Ara­bie mangées la veille.

Nez

La voi­sine est tombée à la ren­verse. Nez éclaté. Ambu­lance. Points de suture. J’ap­pelle. Nous avons affaire, elle devait mon­ter de la ville, venir au vil­lage, m’ou­vrir les portes de sa mai­son, nous allions négoci­er – c’est annulé. Au bout d’une semaine, je reprends con­tact. Son­ner­ies dans le vide. Elle n’u­tilise pas d’or­di­na­teur. Pas plus qu’elle n’a le chauffage, ici, au vil­lage, dans la mai­son héritée de ses par­ents. Mais dit-elle « nous avons tou­jours vécu ain­si ». Certes, mais il gèle. « Dès que le nez cica­tris­era, je mon­terai et nous regar­dons ensem­ble Alexan­dre ». Ensuite, je n’ai plus de nou­velles. Le paysan dit qu’elle aurait eu un sec­ond acci­dent, dans la rue, à Saragosse. Quelques jours avant Noël, elle me répond. Elle s’est évanouie dans un bar, c’est une hémor­ragie, les suites du nez cassé. Les Chi­nois qui tenaient l’étab­lisse­ment l’ont trans­portée sur le trot­toir, ils ont tiré le rideau de fer, ces gens ne veu­lent pas d’en­nui, ces Chi­nois n’ont pas d’as­sur­ance. « Je me suis réveil­lée le lende­main, à l’hôpi­tal », dit María. Mais ceci m’in­quiète : « depuis je ne mange plus, je n’ai plus envie de rien… ». La dame n’est pas jeune, n’a plus de dents, quelques cheveux, pas d’ar­gent, aucun héri­ti­er. Elle est sym­pa­thique, nous nous enten­dons bien. Si elle meurt dans la semaine, j’au­rai l’E­tat der­rière mon mur de mai­son, occupé à faire quoi ? Val­oris­er ? Reven­dre ? Détru­ire ? Con­fis­quer ? J’an­nonce que je vais venir à Saragosse. En voiture sur les routes givrées, la veille du nou­v­el-an, je me mets en route. Je trou­ve María der­rière un quarti­er de bar­res d’im­meubles, dans un édi­fice lézardé, pas incon­fort­able mais vieil­lot et comme je veux pren­dre un café après trois heures de con­duite, je vois qu’elle dit vrai, les bars du voisi­nage sont tenus par des Chi­nois, là aus­si le pro­gramme d’ac­cul­tur­a­tion avance, pau­vre Espagne. Nous signons, María est con­tente. Retour au vil­lage, je suis soulagé.

Clinique (fin)

Fini Clin­ique. Reste à relire. Et cor­riger. Ici et là, ce sera peut-être dif­fi­cile à déchiffr­er. Vitesse d’écri­t­ure sur des cahiers ouverts dans le sens de la largeur, pas tou­jours plats et les mains froides. Si j’aboutis, Clin­ique de l’ab­sence de révolte sera le deux­ième vol­ume de la série Les10. Main­tenant je vais m’oc­cu­per des hommes d’E­tat. Au télé­phone, Evola m’ap­prend que l’a­gent est entré dans la pro­priété sans per­mis­sion, en voiture, la sienne, voiture banal­isée, qu’il a a intimé l’or­dre de faire ceci et cela, qu’il n’a pas cru bon déclin­er offi­cielle­ment son iden­tité ni jus­ti­fi­er son droit. Voilà l’Eu­rope. Petits per­son­nels dépêchés par le clan brux­el­lois. N’au­gure pas du meilleur.

Clinique 4

Pour libér­er de la pen­sée, je rédi­ge men­tale­ment les groupes d’ar­gu­ments, brouil­lons de let­tres et recom­man­da­tions d’at­ti­tudes à observ­er face à l’aréopage des fonc­tion­naires. Je les com­mu­nique à Evola. Ce n’est pas suff­isant. Tout de même, l’al­lant est meilleur. Mais les tem­péra­tures ont chuté pen­dant la nuit. Les bancs de pierre de l’église, ça ne va plus. J’in­stalle une chaise de métal prise dans le jardin. Cherche à la sta­bilis­er sur les pier­res du parvis. Autre exer­ci­ce. Proche de l’ac­ro­batie. Proche du raison­nement. En vue de la clô­ture du texte. Décidé­ment, trop froid pour con­tin­uer à l’air libre. Je retourne dans la mai­son. M’en­ferme dans la bib­lio­thèque. Demande à Gala de ne pas pass­er de musique.

Clinique 3


Ce matin, près de l’église, plus de soleil. Thé de verveine dans le ther­mos. Les vach­es con­tre les pentes d’herbe dure. Échos des clo­chettes. Inter­rompu dans l’écri­t­ure par une meute de chiens qui dévale der­rière un san­gli­er. Longtemps les chas­seurs, fusils sous l’ais­selle, obser­vent la traque du haut de l’arête. Le texte prend forme. Je me demande com­ment inté­gr­er la seule métaphore que j’avais en tête au moment de for­mer l’idée de cette Clin­ique de l’ab­sence de révolte (laque­lle illus­tre le cœur du pro­pos) : celle des pein­tres divi­sion­nistes qui au XIXe priv­ilégient de tra­vail matéri­al­iste de la toile lais­sant à l’œil le soin de réalis­er l’im­age. A la mi-journée, j’ar­rête l’écri­t­ure. Aucune idée ne vient me vis­iter durant l’in­ter­valle de vingt-qua­tre heures, au con­traire de la fois précé­dente, pour l’En­nui, signe que cette affaire d’emmerdeur admin­is­tratif occupe la moitié de cerveau dont je pour­rais dis­pos­er pour faciliter la reprise.

Clinique 2


Éton­nants chemins qu’emprunte la pen­sée au fil de l’écri­t­ure. Certes, je lève la pointe, j’hésite, je reprends, j’ai pour guide-âne l’oblig­a­tion de logique cepen­dant je m’é­tonne : pour­suiv­re ain­si deux heures durant l’or­gan­i­sa­tion de la pen­sée sans déroger au thème choisi, en l’oc­cur­rence il faut dire « entre­vu », amène à se deman­der : était-ce le seul chemin que je pou­vais emprunter ? Ou un chemin quel­conque par­mi tant d’autres ? Autrement dit : suis-je con­traint par la logique à exprimer ce qui seul peut l’être ou me per­met-elle de dire, juste après, et demain encore, sans quit­ter mon thème, autre chose, toute autre chose et le dire pro­duit en pleine conscience?

Clinique




Médité quelques jours autour du pro­jet de Clin­ique de l’ab­sence de révolte. Lorsque je me décide, je cherche où écrire le texte. Même régime que pour L’En­nui : cinq séances de deux heures. Cette fois je n’ai pas le raison­nement, je ne « vois » pas grand-chose de ce que je veux établir quant à cette révolte, enfin « son absence ». Pour l’En­nui, en juin dernier, j’oc­cu­pais un banc de la cap­i­tainer­ie de Hyères. Des touristes par­tant pour Port-Cros, sur les ponts de voiliers des manœu­vres. La con­cen­tra­tion n’en est que plus forte. Il fai­sait chaud, très chaud. A midi, l’om­bre glis­sait vers l’eau de la Mari­na, signe qu’il fal­lait finir, ren­tr­er à l’ap­parte­ment, retrou­ver Gala. Cet après-midi, je monte à l’église, là, juste au-dessus de la mai­son, la vue est belle, l’en­droit con­vient. Le soir, avant de m’en­dormir, je relis mon car­net de notes. Fatras d’in­tu­itions. Amorces. Rien que je puisse lier cepen­dant. Le matin, réveil­lé plus tôt qu’à l’habi­tude, j’en­tre­tiens un calme de bon aloi et pré­pare de la verveine dans un ther­mos quand l’on frappe au marteau la porte de la mai­son. Le fac­teur. Une recom­mandée. Mau­vais signe. J’hésite à ouvrir. A lire. J’ou­vre. Je n’au­rais pas dû. Un fonc­tion­naire de ville, agent d’ad­min­is­tra­tion de la nature, des forêts, des eaux, des pois­sons et de l’é­colo­gie qui-sauve-le-monde m’adresse une amende de douze mil euros pour avoir con­stru­it avec Evola une tyroli­enne au-dessus de la riv­ière, en bor­dure de Piedral­ma, il est vrai : sur le domaine pub­lic. Mal­gré l’échange télé­phonique avec Evola, que je réveille, qui com­prend, qui ne com­prend pas, dit «  de ne pas s’in­quiéter », ce qui m’in­quiète, je monte à l’église mon car­net vierge en mains, m’assied dans le narthex, regarde en direc­tion des prés où sont encore, mal­gré l’hiv­er et le froid, les vach­es de Rober­to et cherche la pre­mière phrase dont doit découler l’en­tière expli­ca­tion de l’ « absence de révolte » dont j’en­tends, dans l’es­sai, faire la clin­ique. Mais dois vite en rabat­tre. Car sur le banc de pierre je me gèle les fess­es, en out­re j’ai de la farine de morti­er plein le pan­talon, comme il se doit en ce pays, les ouvri­ers, pour ne pas dire les Espag­nols, ne finis­sent pas le tra­vail, ceux-là ont bâclé le chantier. De retour dans la mai­son, je con­state que je me suis enrhumé, que la moitié du cerveau est encom­brée par l’af­faire du clown d’E­tat mandé pour rack­et, que tout le pro­jet d’écri­t­ure se présente dans la plus grande dif­fi­culté au vu de l’én­erve­ment, com­ment tenir le raison­nement sur cinq jours avec ce prob­lème fiché dans la pen­sée ? Et non, je décide de tenir le cap. Prochaine séance demain à midi, dans vingt-qua­tre heures donc. Emmi­tou­flé, je vais retourn­er sur le banc avec ma verveine et pour­suiv­re : voilà pour la révolte con­tre la pesan­teur des gens de la ville.

En Suisse

En route pour Genève où j’ar­rive la nuit tombée. Passé la fron­tière en direc­tion de la France. L’hô­tel-chalet sur le park­ing de super­marché désor­mais entière­ment géré par du per­son­nel africain. Gala s’est résolue à m’ap­porter la bière suisse que je demandais, elle achète du vin à la récep­tion, nous mon­tons en cham­bre. Le décor est celui de 2021, j’é­tais alors expul­sé de ma pro­pre entre­prise, voiture con­fisquée, famille sur le dos, ce soir l’am­biance est meilleure, elle est excel­lente. Le matin, c’est same­di, achats de vict­uailles dans cette atmo­sphère mis­érable de ville fron­tière de Haute-Savoie, mais il s’ag­it d’é­conomiser sur les prix des Suiss­es avant de par­tir en train pour Neuchâ­tel où je retrou­verai Luv dans son stu­dio. Aupar­a­vant, sous une pluie bat­tante, dans la vielle-ville, pour ren­con­tr­er Marc Met­tler dans sa cave librairie du Cab­i­net d’a­ma­teur. Con­ver­sa­tion de deux heures, autour de rien, peut-être faut-il d’abord faire le point sur ce que nous sommes avant de s’embarquer sur des sujets lit­téraires ou philosophiques (je n’ai vu Marc qu’une fois, il y a vingt ans, lorsque je don­nais dans sa librairie lec­ture des Trois diva­ga­tions sur le Mont-Arto). Je repars sous la pluie avec les œuvres com­plètes d’I­van Illich et un vol­ume de Max Jacob. A dix-huit heures, je retrou­ve Luv à la gare, elle arrive de Genève où ses amies d’en­fance rece­vaient en céré­monie leur diplôme uni­ver­si­taire. Nous faisons le plein de bière, nous instal­lons dans son stu­dio, par­lons et par­lons encore quand soudain Luv fait: “papa, il est six heures du matin!”.

Dans l’homme

L’in­tel­li­gence fab­rique l’In­tel­li­gence Arti­fi­cielle qui fab­rique la bêtise.

Génies mineurs

Peut-on être génial en art? A l’év­i­dence, oui. L’his­toire des génies est vraie de toutes les civil­i­sa­tions et si elle est dis­putée selon les critères de recon­nais­sance d’une époque, elle exhibe à terme une chronolo­gie, des dates, des hommes en vue d’un pacte uni­versel. Savoir si le génie est affaire de volon­té, d’in­spi­ra­tion ou de don pose ques­tion mais il est une autre ques­tion, plus immé­di­ate : peut-on être génial lorsque le régime du banal domine? Exprimé ain­si, le prob­lème relèverait de l’argutie. Si l’on con­sid­ère la banal­ité comme la pénible impo­si­tion à l’être d’ex­cep­tion des devoirs rou­tiniers l’on aura pour soi les exem­ples con­traires des grands créa­teurs qui sac­ri­fient leur exis­tence à la créa­tion. Mais ce n’est plus de la banal­ité, c’est de la lutte. C’est le refus mag­nifique du réel. Or, ce réel si mal nom­mé, dont il con­vient ici de dire qu’il est tou­jours “social”, et aujour­d’hui plus que jamais, com­ment le génie con­tem­po­rain, étant recon­nue la puis­sance d’emprise rénovée du réel, s’y opposerait-t-il ? Car le banal est désor­mais un banal exten­sif. Sans marges. Tout puis­sant. Si puis­sant qu’il arase les pos­si­bles avant même que les esprits géni­aux s’oc­cu­pent de leurs jeter un sort pour les forcer au réel. Dans ces con­di­tions, l’ex­cep­tion native qui mar­que au sceau du génie un créa­teur a beau l’amen­er à bataille, il ne fera en fin de compte excep­tion que devant le banal. Ce génie mon­tr­era, au mieux, une orig­i­nal­ité de car­ac­tère, au pire une orig­i­nal­ité cri­tique. Ain­si peut-on dire que le trem­plin qu’of­frait le monde d’autre­fois, inabouti, bru­tal, chao­tique, dès lors qu’il est main­tenant trans­for­mé en société du banal, ne per­met plus d’at­tein­dre au génie, lequel était et doit être un sai­sisse­ment, en vue du lâchage, de ce que l’on avait cru, com­pris, admis, cela pré­cisé­ment qui, après la vis­i­ta­tion du génie, ne suf­fit plus.