Visite à l’église d’Hauteluce. Talus glacé autour de la grande porte. En façade, un triompe de la mort que j’explique aux enfants. C’est le soir. Pour entrer on soulève une couverture. Noir. Nos mains et celles de deux dames cherchent l’interrupteur. Un vieillard qui était là semble à l’aise sans lumière. A force d’appuyer dans le vide, l’autel s’illumine. Colonnes torsadées et pâtisserie de marbre à la façon du baroque savoyard. Comme nous sortons, le vieillard:
- Vosu avez aimé notre église?
Confusion entre le beau et le joli. Elle correspond à des périodes d’errement de la morale. Là où le bien-être tasse la demande morale, le joli remplace avantageusement le beau. A l’inverse, dans les moments où la liberté sociale est déniée, la beauté créée utilement une liberté intérieure.
Deux âges pour l’amitié, la jeunesse, car elle précède le constat de ralité, la vieillesse, car elle lui succède. Et deux situations, la pauvreté, il faut les moyens de la surmonter, il faut du temps, la richesse, il faut les moyens de la supporter, il faut du temps. De sorte que l’amitié ne va pas sans obstacles lorsqu’elle cherche à atteindre les homme afin de les réunir.
Chandolin-Zinal à vélo. La route d’Ayer fraîchement dégagée, l’odeur du bois qu’on scie aux Moulins. Sur le versant des homme montent des murs de pierre sèche, d’autres empilent des tavaillons. De grands drapeaux suisses flottent. En face Grimmentz est en chantier. Des immeubles courtisés par des grues montent au ciel. La coulée de boue des terrassements fait tache et nous avons bu des litres la veille. A Zinal je photographie le Cervin. Les ombres des parapentes en phase d’atterrissage glissent sur le parking. Au retour un éboulement sur la route d’Ayer — celle que j’ai empruntée à l’aller — m’oblige à zigzaguer. L’eau de la montagne coule dans mes cheveux.
Sierre-Chandolin a vélo après avoir posé un étron dans le bois. Sur les premiers 20 kilomètres de pente, souffle profond, plateau moyen, esprit en chair. Montée de philosophie dans les virages qui amènent à Saint-Luc aussitôt escamotée par la fatigue. Fin de course épuisant: il me faut chercher mon air dans les recoins des poumons et l’expulser à des mètres devant moi. Le chalet est accessible par 39 marches. Je consulte la montre: 30 kilomètres en deux heures. Les amis me présentent un verre d’eau dont ils disent “elle est excellente, elle est d’ici.”
La nouvelle génération veut amuser et séduire. Elle fuit le sérieux comme une maladie. Elle monte sur scène. Des affaires sérieuses elle fait un spectacle. D’elle-même elle fait un spectacle. Force est de régler les problèmes que le spectacle ne peut régler. En coulisse on passe le balai, on tranche les têtes, on foule la liberté.
Chaque village a son héros. Au bistrot de la place, à l’épicerie ou à la poste, il faudrait demander son nom, son adresse et s’il est mort, son histoire. Comment est-il devenu le héros d’une poignée d’hommes? Celui dont on parle? Celui qui défait la banalité? Dans ce groupe des héros, autant de canailles que de destins selon la loi. Le commun les tient en même estime.
Bali, Hoboken ou Oaxaca — seul compte le bitume sous nos semelles. Tant qu’ils ne sont pas réalisés, ces mirages nous dévitalisent. Fermer les yeux pour tarir leur représentation et sentir que le corps a deux semelles et repose sur une portion de bitume. Cet autre chose qui nous réclame là-bas nous ravit. Cet autre chose détruit l’espace, précipite le temps, rapproche la mort jette contre elle. C’est de l’espoir, mais une forme d’espoir qui met l’être en supend, le tient dans un faux espace. Ce qui peut avoir lieu le peut en nous, à l’intérieur du corps posé sur ses semelles.
Au centre du tunnel il trouva une cahute. Le fonctionnaire qui l’occupait alluma une torche, lui remit un ticket et attendit la main tendue.
- Je n’ai rien sur moi.
- Il faut payer.
Comme il rebroussait chemin.
- Non, ce serait trop facile.
- Je vous dit…
- Et comment comptez vous payer la section du tunnel que vous avez parcourue?
- J’ignorais.
- Les autorités du tunnel sont strictes.
- Qu’est-ce que je peux faire?
- C’est votre problème. En tout cas n’espèrez pas ressortir sans avoir payé.