A l’enfant doit être enseigné le soin du détail. La chose reçue assortie d’un contrat de durée. La chose là a besoin de l’enfant. Au contact de cette chose, l’enfant découvre la responsabilité.
Le gouvernement birman rebaptise le pays Myanmar, déménage ses fonctionnaires de Rangoon, crée un capitale dans la jungle, se retire, se barricade, se filme. L’Europe, à son rythme, qui est plus lent, qui est le rythme de la démocratie, ne fait pas autre chose: retraite, opacité, formalisme, paranoïa et forteresses diverses, de Davos à Bruxelles.
Lisant sur une terrasse devant la mer d’Andaman, je sais:
- que je vais abandonner ma lecture.
- que je ne la reprendrai pas.
- que je vais me saouler.
- que Gala me reprochera d’avoire arrêté de lire et bu.
- qu’elle s’écriera “ce n’est que le deuxième jour des vacances“
Cette certitude acquise, je reprends ma lecture.
Projet d’analyse de la “prolétarisation” de notre société. Sans rapport avec l’usage marxiste de la notion. L’aliénation porte sur des groupes plus larges que la “classe sociale des prolétaires”, et tendanciellement sur toute la population. La notion, relative aujourd’hui, perdra son sens lorsque la population entière aura conformé son existence au statut psychologique du prolétaire.
Au marché de nuit un retraité blanc habillé d’une chemise à fleur houspille les Thaïs. Il s’approche des groupes en conversation près des stands et baragouine dans leur dos avec des grimaces de singe. Puis il marche sur une femme, l’oblige à se détourner. Alentour, la surprise est générale, personne cependant ne semble juger agressif ce comportement.
Au Thaï Hotel de Krabi, vaste salle de petit-déheuner aux tables rondes devant un podium de karaoké. L’air conditionné, réglé trop froid, raidit la nuque et derrière les piliers, dans les coins, en coulisse, des sommelières attendent le client. J’en vois cinq, j’en devine le double. Au bout d’un quart d’heure l’une nous sert le café; une autre les oeufs — entre temps, le café est froid. Je redemande du café. Quand on l’apporte, les toasts sont froids.
Ce qui me rappelle un restaurant du centre de Hanoï, face au Lac de l’épée restituée, en 1990. Comme ici, salle vaste et personnel pléthorique. Un garçon apporte la carte. Huit pages de plats viets, chinois, français. Nous commandons deux riz. Sans un mot, le garçon ramasse la carte et s’en va. Vingt minutes, puis dix et rien, pas même les boissons. Ni le garçon. Je hèle la serveuse qui guette cachée dans les plis d’un rideau. Gênée, elle se retire. J’en appelle une autre. Qui s’en va au lieu de venir. Alors nous comprenons: il n’y a rien dans le restaurant. Rien à manger, rien à boire. Mais c’est un restaurant et le personnel se comporte comme le personnel d’un restaurant.
Aux décisions prises par nécessité qui deviennent des regrets on donne des raisons qui nous les font apparaître comme des choix.
Ce stratagème trouve sa limite dans le cas des occasions manquées. Alors nous n’avons pas fait usage de la liberté, pas pris de décision, et c’est sur cette absence de choix, ce renoncement que porte le regret. Cette occasion manquée se présente et se représente à nous sous la forme d’un spectre (que l’esprit produit dans sa volonté de saisir tout de même quelque chose de l’occasion manquée et ainsi de diminuer le regret), forçant la volonté, en ultime recours, à nier dans son existence-même cette occasion manquée, à l’exclure de l’autobiographie du sujet. Procéder ainsi n’est pas lâcheté mais agacement devant l’impossibilité de rationnaliser le regret pour y mettre fin.