Je lui envoie une mes­sage à qua­tre heures du matin. Réponse instan­ta­née: “j’ai ouvert les yeux qua­tre sec­on­des avant que le mes­sage ne s’af­fiche sur mon téléphone”.

Sept heures d’une route droite. Nous mon­tons vers le Nord et le Laos. A force de voir défil­er des maisons dont les façades sont ori­en­tées vers le bus, j’ai l’im­pres­sion que l’ar­rière-pays est vide, inex­ploré et défendu.

Race et bureau­cratie, chapitre inouï du livre d’Han­nah Arendt sur les Orig­ines du total­i­tarisme qui traite des Boers d’Afrique du Sud. Pos­si­bil­ité d’en tir­er une pièce de théâtre qui offrirait un miroir défor­mant à notre déca­dence morale. Le dernier un sché­ma his­torique à m’avoir fait une telle impres­sion était une hérésie chré­ti­enne sur­v­enue dans l’Alle­magne baroque et rap­portée par Greil Mar­cus dans Lip­stick traces. On y voy­ait un chef sec­taire trans­porté à tra­vers la ville dans une baig­noire portée par des femmes nues.

Comme nous dis­cu­tons de la fuite des hommes vers une autre planète je fais remar­quer que les sci­en­tifiques néces­saires au suc­cès de l’en­tre­prise seront esclavagisé par ceux-là même qui sac­ri­fient aujour­d’hui la démoc­ra­tie au capitalisme.

Sukkothai — trans­porté sur 15 kilo­mètres dans un rick­shaw à moteur par un chauf­feur ivre. Pous­sière ter­ri­ble. Gala envelop­pée dans un châle. J’emprunte des lunettes qui me ren­dent la nuit plus som­bre. En chemin, le chauf­feur demande si je peux lui offir une bière. Puis s’ar­rête pour faire le plein. Dis­paraît, réap­pa­raît. Nou­velle por­tion de route. Déposés dans des bun­ga­lows en rase cam­pagne. Une femme à qui il manque un oeil nous fait atten­dre. Sur des bal­cons, des cou­ples muets, stupé­fiés. Et au sol, un gazon que des pro­jecteurs font ressem­bler à un lit d’épinards. Quand vient le pro­prié­taire, un ital­ien qui tient le per­son­nel indigène sous sa coupe. Il nous enreg­istre et a ce mot: demain je ne serai pas là, j’as­siste à une cré­ma­tion. Soyez les bienvenus!

Dans le bus pour Sukkothai, écoute d’une émis­sion de radio sur L’o­rig­ine du total­i­tarisme d’Han­nah Arendt. Pen­sée pré­cise que ne peux trans­met­tre le journalisme.

Au Pan­thip Plaza, super­marché des util­i­taires élec­tron­iques, un noir marchande. Il exige un logi­ciel ou un jeu, et le thäi s’ex­clame:
- J’ai!.
Il pian­ote sur le télé­phone portable, donne l’or­dre à des col­lègues en coulisse de lancer la la copie à par­tir de l’o­rig­i­nal — alors le noir esquisse un pas de danse et les paumes de mains dressées:
- Non, non, c’est pas ce que je voulais, attend… est-ce que tu aurais…?

Ecri­t­ure et lec­ture sont les medi­ums qui fix­ent la pen­sée. A l’u­ni­ver­sité je renonçais à pren­dre des notes, ain­si forçé de lire les textes de bout en bout.

Suite avec vue au 17ème étage du Shangri-La de Bangkok. Sous nos yeux le Chao Phraya que j’aime tant et son traf­fic de bateaux-bus, de pénich­es, de jon­ques, de “long-tails boat”. Au loin, le métro aérie et le flot des voitures sur le pont Tak­sim. Sur l’autre berge, un grat­te-ciel en con­struc­tion, le “riv­er build­ing”, soix­ante étages. Sur la façade noire, des ouvri­ers supen­dus tra­vail­lent au chalumeau. A droite, un bâti­ment-park­ing. Un jog­ger court d’é­tage en étage, arrivé au rez, remonte. Et des cours de ten­nis et des pan­neaux solaires sous lesquels se reposent les garçons d’étage.

Cha­cun tirait la corde à soi, l’un vers la droite, l’autre vers la gauche, mais l’homme qui tirait à droite était à son tour tiré dans des direc­tions con­traires par deux autres hommes et de même pour son adver­saire, et à leur tour les qua­tre hommes qui tiraient les deux pre­miers dans des direc­tions opposées…