Après deux heures de pourparlers Gala monte en voiture et me rejoins à Genève. Nous sortons, à onze heures, mais le lundi la ville est fermée. Est seule éclairée la porte du 75, l’antre d’Einstein. Trois ou quatre épaves et Michel le chinois (il y a vingt ans, à mon retour d’Australie, dans ma cuisine, il révisait ses examens de licence un six-pack à portée de main). Affublé d’une chaussette, il a les yeux hallucinés et peine à me nommer. Plus tard, il retrouve la parole et chante des litanies où ne figure pas un mot de français, tirades de syllabes qui bout à bout forment une prosodie automatique. Cela dure toute la nuit. Gala lui répond, j’abandonne. A trois heures du matin, dans son appartement des grottes — frigidaire vide, cendriers, livres érudits et recueils de poésie en piles — il se met à parler italien puis latin. Nous dormons sous un piano à queue, il s’affale dans un fauteuil, un bouteille de marc contre la poitrine. Sur l’ordinateur tournent des enregistrements flamenco de l’avant-guerre .
Ma première expérience de vie adulte, à Majadahonda, prés de Madrid, en 1975. Nous n’allions pas à l’école. Dans un supermarché, nous avons acheté un magazine pornographique, une boîte de sardines et une bouteille de bière. Le fils du camionneur venait de perdre sa mère, il s’appleait Ange. L’autre, Jean-Michel, commençait la drogue.
Rendez-vous avec Aplo chez une pédiatre. Période d’essai d’administration de Rétaline au terme de laquelle, nous dit la dame, “vous n’aurez d’autre choix que de continuer”. Elle soumet Aplo à une série de questions. Il répond positivement. Elle souligne le succès du traitement et conclut: “nous allons donc augmenter la dose”. Je demande si un contrecoup est à craindre à la fin de la médicamentation. “Aucun”. Sorti du cabinet, Olofso me dit que la pédiatre, lors d’une séance antérieure, a précisé qu’on ne pouvait cesser brusquement la prise de Rétaline, qu’il fallait tenir compte d’une accoutumance. A notre entrée dans le cabinet j’avais fait remarqué à Aplo une collection de fioles sous vitre. Maintenant nous quittons le cabinet et la pédiatre s’arrête devant les fioles:
- Cest nouveau, nous dit-elle.
- Oriental?
- Egyptien.
- C’est d’actualité, dis-je.
La pédiatre me regarde sans comprendre. (Trente jours que la presse, la télévision, les radios ne parlent que des manifestations anti-Moubarak en Egypte).
Tu ne représenteras pas ton Dieu — car alors il serait fini, comparable et non-transcendant. Sauf à être artiste, capable de faire varier à l’infini le fini, capable d’incarner l’infini, la représentation est anti-dynamique. La foi, assortie à l’exigence d’invisibilité, vise comme objet de création un Dieu dont la forme et le contenu sont toujours différés.