Je voy­ais. Je ne dis pas: j’ai vu. Je les voy­ais. Ils étaient en mou­ve­ment, et donc je les voy­ais, se tenir devant, pass­er, être là, s’en aller. Après quoi, je pou­vais me dire, sans exagér­er, j’ai vu. La rue, le lieu, la salle de ren­con­tre, prévue à cet effet, la ren­con­tre, était à nou­veau vide. Il étaient passés. On se touche pour véri­fi­er: mais oui, je suis tou­jours là, tout va bien, je vis, et c’é­tait mon but, en ce lieu, voir, être vu, par­ler, avec quelqu ‘un qui passe, et quelque chose s’est passé — quoi? Je cherche. Dépité, on s’adresse des reproches. Pour savoir. Eh bien, il n’est rien passé. Dure con­clu­sion. C’est réus­si. C’est réus­si. Après tout, ce n’est pas rien. Détru­ire une human­ité est une grande réus­site. Aujour­d’hui, voilà la chose accom­plie. Nous avons nos forces, nos pieds pour nous tenir à la hau­teur des vis­ages, les vis­ages des autres, et les autres ont les mêmes pieds, les mêmes jambes, les mêmes forces et se tien­nent à la même hau­teur, la bonne hau­teur pour fab­ri­quer, avec désir, un regard. Mais cela ne marche pas. C’est comme une machine qui eût été écartelée: ses rouages, en mou­ve­ment, ne com­mu­niquent plus. La parole échoue avant d’at­tein­dre  l’autre. L’autre per­son­ne, celle qui passe, l’autre vis­age, celui qui devait s’at­tarder, for­mer la pâte. Mais non. Cha­cun dérive, retombe, s’en­gloutit. C’est l’apothéose, c’est la fin. La nuit va pren­dre ses droits.

Gala vis­ite un apparte­ment. C’est exacte­ment ce qu’elle veut. Ce sera clair, c’est lumineux, c’est chaud. Elle oublie de dire que c’est grand, que c’est cher, que c’est moi qui paie. J’ob­tiens le dossier, je four­nis les cer­ti­fi­cats de salaire. On m’ac­corde l’ap­parte­ment. Elle ren­tre sur la Côte-d’Azur, ne donne plus de nou­velles. Quand j’en prends: je n’ar­riverai pas à faire le démé­nage­ment, c’est trop com­pliqué, et je n’ai pas l’ar­gent, il faut tout annuler.

Feu devant la mai­son. Deux stères par­ties en fumée depuis hier. Les voisins, inter­dits. L’un d’en­tre crie à tra­vers champ : tu ne veux pas le don­ner? tu ne veux pas met­tre une annonce? Il me sug­gère de le don­ner à Mal­fait.
- C’est un con! Pour lui, ce sera payant.
- Et pour moi?
- Tu te sers.
Il ignore que j’ai mis une annonce. C’é­tait il y a six mois. Un jeune du vil­lage voisin se présente.
- Il n’est pas très bon votre bois.
- Je le donne.
- Et vous m’aiderez à le trans­porter?
Il n’est jamais revenu. Le petit Swan, trois ans, lui, a tout com­pris.
- C’est bien, tu fais du feu dans le champ, comme ça, ça chauffe la maison.

Le maire sur­veille la mai­son. Les enfants sont là, ils jouent dans le talus, la voiture est garée. Il appelle la gen­darmerie. Les flics me tirent de ma sieste. Ils exi­gent à nou­veau de m’emmener au poste pour prélever mon ADN. Je répète ma posi­tion: jamais. J’ai écrit au Pro­cureur. Le Pro­cureur m’a men­acé de sanc­tions: une année de prison, 30’000 d’a­mende. Réponse : je prends acte des sanc­tions encou­rues. Ils sont infor­més. S’ils me tirent de ma sieste, c’est pour m’en­ten­dre au poste. Il veu­lent que j’ex­plique pourquoi je refuse. Expli­quer quoi? Crainte si je suis emmenée dans leur bunker qu’ils ne fassent le prélève­ment de force.

12 bouteilles de Côtes-du-Rhône dans le cad­die. La cais­sière se tourne vers la cliente.
- Alors, ça va mieux?
- Oui, il ren­tre de l’hôpi­tal aujourd’hui.

Plus de société, plus de rap­ports, plus de dia­logue, d’opin­ions partagées ou opposées, d’amour entretenu. Des indi­vidus sur un plan, qui se bous­cu­lent, se défient, se croisent et se décroisent. Le régime de la drogue. C’est à dire l’ar­gent pour ceux qui tra­vail­lent et la drogue pour ceux qui ne tra­vail­lent pas. Et une pro­por­tion de ceux qui tra­vail­lent employée à main­tenir l’équili­bre entre ces deux groupes, à main­tenir la paix.

Soirée à Fri­bourg avec C. Il entend ce que je pense, ne dés­ap­prou­ve pas. Déjà ça. Enfin, quelle est cette peur qui s’in­stalle et dont témoigne la gêne des inter­locu­teurs devant toute forme de pen­sée qui ne recoupe pas la pro­pa­gande du poli­tique­ment cor­recte? Encour­agé, je par­le. Des deux, je suis celui qu’on fusillera pour l’ex­em­ple. Puis, pro­jet de faire de la musique. Comme il y a trente ans:
- Je ne sais ni chanter ni jouer.
- Alors nous sommes d’accord.

Trois semaines de recherche. Je dresse des listes d’ap­parte­ment pos­si­ble, me famil­iarise avec le plan de Fri­bourg. Le soir, depuis le bureau — où je dors — j’ap­pelle Gala. Elle a mal au ven­tre, mal à l’é­paule, mal aux cheveux, sa journée a été épuisante. Elle n’a même plus à faire à manger, sa belle soeur s’en charge. Elle ne fait plus rien. Donc elle est épuisée. La loca­tion, lui dis-je, je dois  pren­dre une déci­sion. Gala: il faut que nous allions voir ensem­ble. Cepen­dant, elle est sur le Côte d’Azur. Et ne peut remon­ter tout de suite. Il lui faut trois jours pour se faire à l’idée du voy­age. Trois jours pour pren­dre une train. Entre temps, une régie me refuse un deux pièces idéale­ment situé. J’avais tout misé sur cet accord. J’en­tre­prends de nou­velles recherch­es, fais des vis­ites, jette mon dévolu sur un duplex face à la Cathé­drale, l’an­nonce à Gala. Elle s’en­t­hou­si­asme. Je demande les doc­u­ments, les rem­plis, joins les pièces, rap­pelle, con­firme. Gala: il y a des escaliers? Elle ne veut pas mon­ter les escaliers. Com­ment ça? C’est médi­cal, assure-t-elle, elle ne peut pas, mal à la hanche. La semaine suiv­ante, à Lis­bonne, elle porte des talons et pen­dant des heures fait les bou­tiques entre la Baixa et le Bair­ro Alto.

Mon dernier voy­age au Por­tu­gal date de l’an­née 1986. Avec quelques cen­taines de francs je ver­sais ma part pour la loca­tion d’une cham­bre d’hô­tel (médiocre, nous étions qua­tre dans une cham­bre dou­ble), mangeais, buvais toute la nuit et à la sor­tie des dis­cothèques, pour gag­n­er un autre lieu de fête, je réglais deux ou trois taxis. Pre­mier sen­ti­ment ce soir, dans une cave du Bair­ro Alto où nous buvons un apéri­tif: rien n’a changé. Pour­tant si: la com­po­si­tion sociale (mon­di­al­i­sa­tion néfaste) et l’en­t­hou­si­asme; vis­ages las, pas lent, voix tenues. L’ar­gent manque, cela ne fait que com­mencer. Du grand incendie des années 90, aucune trace. Mêmes immeubles tra­pus, vétustes, corsetés de poutrelles pour ceux qui vont s’ef­fon­dr­er. Et des rues pavées, en dos d’âne. Dans le Rossio, des touristes du Nord, par­mi lesquels une majorité d’anglais recon­naiss­ables à leurs bras nus et leur Bermudes. Les Lis­boètes por­tent l’écharpe, le man­teau, le cha­peau. Aux inter­sec­tions des Roumains pouilleux, des noirs qui traî­nent la savate. Des espag­nols aus­si, surtout des étu­di­ants. Ils poussent des cris, par­lent fort et rient. Tal­ent baroque de ce peu­ple. Le Por­tu­gal est plus mod­este, plus abat­tu. Cepen­dant, la radio nous dit que l’Es­pagne est au bord de l’abîme. Qu’y a t‑il de vrai dans cette litanie de chiffres qu’énon­cent les politi­ciens sans les com­pren­dre ? Le sen­ti­ment de cat­a­stro­phe générale, entretenu avec méth­ode, est accom­pa­g­né d’un resser­re­ment du con­trôle sur l’in­di­vidu. Par mesure de com­pen­sa­tion, fidèle au régime général, je con­somme de l’il­lu­sion: nous descen­dons dans le meilleur étab­lisse­ment hôte­lier de la ville. Lit majestueux, gym­nase, piscine, salle de relax­ation, déplace­ments en taxis, restau­rant midi et soir. Hier, je courais sac au dos dans les rues sec­ondaires de Bienne, guet­tant les munic­i­paux du coins de l’oeil, souri­ant aux serveurs pour qu’ils acceptent mes fly­ers. Une sorte d’équili­bre de l’orgueil. Ici, les clochards dor­ment dans les fontaines et le per­son­nel des mag­a­sins par­le plusieurs langues: tous les Por­tu­gais ont été ou seront des émi­grés. Et le dimanche, comme vingt ans plus tôt, nous tournons autour du jardin botanique — roman­tique, délabré, en pente et désor­mais payant — avant de trou­ver la porte d’en­trée. Impres­sion d’être revenu au vingtième siè­cle: peut-être  le des­tin de siè­cle nouveau .

Décidé de pren­dre l’avion pour Lis­bonne, ce qui exige de s’ac­quit­ter en un après-midi du tra­vail de la semaine. Aus­sitôt les bil­lets réservés, je pars coller des affich­es à Yver­don, Neuchâ­tel et Bienne. Gala en pyja­ma boit le café dans l’ar­rière-bou­tique de l’An­ti­quaille. Elle pro­jette de se laver les cheveux. Elle me rejoint à Fri­bourg, en fin de journée, pour la vis­ite d’un apparte­ment arrive à Fri­bourg, les cheveux sales. A Lis­bonne, elle par­lera toute la semaine de se laver les cheveux. Elle en repar­le la semaine suivante.