Gala repartie sur la Côte-d’Azur. A peine arrivée, elle écrit, je bois du champagne, j’ai mal au ventre, je suis invitée… et toi? Je lis Calaferte, Hadot, Stiegler, je fais du vélo dans l’atelier, je bois de la verveine, j’écoute Biosphere, je nourris le chat, j’appelle l’avocat, que le compte à rebours se fasse.
Premier chapitre du livre sur mon père. Enterrement de Franco en 1975. C’est comme si j’y étais. D’ailleurs j’y étais. J’étais avec mon père, sur les bords de l’autoroute qui mène à l’Escorial, et pour ce qui est de Franco, ce jour-là, qui mène à la Vallée des Tombés. Petite scène inaugurale pour donner chair à cet ambassadeur de Suisse emprisonné vingt ans plus tard. Voyons si j’arrive à tenir grâce à mes six mains trois manuscrits en parallèle: la biographie de l’ambassadeur, Trouver de nouvelles armes, Easyjet. Juin nous le dira.
Je ne rentre plus. Jusqu’à six heures ça va. Les nouvelles à la radio, puis les fenêtres qui s’allument aux façades. Le bourdonnement des ordinateurs de bureau, la lumière des tubes de plafond, l’encre des affiches sur les étagères. Trop tôt pour sortir, pour dormir, trop fatigué pour lire, écrire, penser, ne rien faire — j’enfourche le vélo, vais à Kugler où quarante artistes exposent dans une halle. Ceux qui exposent sont dans la halle. Ils tournent les uns autour des autres, ils tournent autour des oeuvres, ils tournent autour de leur oeuvre. Ils montrent ce qu’ils ont fait, il demandent aux autres ce qu’ils ont fait, il y a un bar, il y a au bar de petits bouteilles de bière chaudes. Marie m’emmène voir l’oeuvre de Dietmar. Je regarde cette oeuvre, une chaise brisée, je me demande ce que je pourrais en dire, j’aimerais être ailleurs plutôt que devant cette oeuvre. J’ai une photographie d’une oeuvre identique, inintéressante déjà, en 1970, dans une halle de Berlin, à l’époque de Fuxus- en mieux. Je dis que j’ai vu. Je commence un second tour des objets, peintures et montages exposés, le nez en l’air pour les oeuvres accrochées, le nez au sol pour les oeuvres posées. Et je rejoins le bar. J’achète des petites bouteilles avec de gros billets. Exprès. Dans mon dos, à travers la halle, les conversations ont le même son que les ordinateurs de mon bureau. Je vais sortir quand je croise Reno. Il porte une pelisse fauve de deux mètres derrière laquelle traînent des queues de castor, son amie, les sourcils haussés de noir, tire son slip sur son ventre pour me prouver que c ‘est le modèle Dracula Paris. Ils rentrent des Etats-Unis, de la Bible Belt (ces putains de protestants, dit Reno), où ils ont allés photographier des tracteurs et des paquets de Corn-Flakes. Comment c’était? Mais c’était de la merde, évidemment! s’exclame Reno. Nous allons boire dans un bistrot portugais qui sert de la fondue aux chauffeurs de bus. Plus tard, à L’Usine, musique vulgaire, comme dans une foire. Et mes amis, en revenants. Nous sommes vieux, Nous avons ralenti. Mais comment ça va? Je n’en sais rien. Je réponds mais n’entend pas ce que je dis. D’ailleurs c’est à peine si je vois mon interlocuteur. Il fait noir, il y a foule, des éclairs fendent le noir. Je continue d’avaler de la bière (grande et froide cette fois) sans m’apercevoir que je ne sais plus à qui je parle, plus ce que je dis, plus qui je vois et pour cause, toute mon énergie est consacrée à cette litanie que j’entrechoque entre les parois de mon cerveau: c’est navrant, navrant, navrant.
Carle a envoyé un message. Il y a six mois, elle avait proposé de se voir. Puis rien. Et aujourd’hui, ce message. Une fois je t’ai aperçu à Lausanne, j’étais tétanisée, écrivait-elle. Mais cette fois elle ne recule pas. Nouveau message: est-ce que je viens à Lausanne? Cela ne me ferait-il pas plaisir de la revoir? Dix minutes et je serai à nouveau amoureux. Je le lui dis (elle me le rappellera avant de rentrer chez son mari, par le dernier train, et demande: alors?) Nous prenons rendez-vous pour mercredi. Je suis à la bibliothèque, au deuxième étage, un des bibliothécaire me montre un présentoir où il a mis mon ouvrage en exposition. Mon téléphone sonne. Elle est en bas. Je salue trop vite. Je prends mon souffle et me trouve devant Carle. Nous sortons sans nous regarder. La porte-tambour, très utile. Nous marchons dans les rues basses, nous buvons du chocolat. Plus tard, elle doit assister un auteur parisien qui signe ses livres chez Payot. Je l’attends au froid, je me mets à boire. Je vais pas entrer là-dedans. Quand elle a fini, elle m’apprend qu’elle doit rentrer mais que si je veux bien, elle restera avec moi. Nous buvons. Petit verre pour elle, grand pour moi. Une, deux, trois tournées. Quatre. Cinq. Puis part le dernier train. Avant de sortir du bar, je traverse la salle et demande à une gamine qui est assise là avec ses amies si elle veut bien m’attendre. Sur le quai, Carle dit qu’elle ne croit pas que la gamine m’attendra. Elle ajoute: je suis jalouse. Le train part. Je retourne au bar. La gamine est là. Elle est française, elle est russe. Elle est gamine à l’oeil rond et pétillant. Elle fume bon marché. Ce qui la tracasse: savoir où elle mangera demain, comment tenir encore. Nous allons dans un squat, au milieu de la nuit, je la ramène chez moi. J’ai assez bu, mais je bois encore. Une façon d’hésiter. De dire non. Elle sourit. Son calme impressionne. Peut-être du désespoir. Elle s’en va. Je déroule mon sac sur le sol de la cuisine. A l’aube, Carle écrit un message.
L’ordre, dans sa forme quotidienne, la répétition, est un rempart contre l’effroi que cause la vie. Pareillement du désordre, qui réagit par une destruction des forces propres, une dilapidation des énergies, forces et énergies qui, menacées et d’avance condamnées, sont causes d’effroi.
Cet après-midi, je repegnais en salopettes une cabine de WC que je veux affecter clandestinement à l’affichage. La cabine se trouve devant le bâtiment de l’université. C’est la semaine des examens. De petis groupes discutent leur impressions, d’autres étudiants attendent leur tour, fument et se concentrent. Il y a vingt ans, j’étais à leur place, je voyais un type travailler et je me disais, comme ça doitêtre agréable d’être là, dans le parc, en salopettes, à travailler. Et aujourd’hui, je me disais je n’aimerais pas être à la place de ces étudiants.
Gala ne veut plus aller à Lhôpital. Je ne peux payer des hôtels. Nous dormons dans l’arrière boutique de l’Antiquaille sur un canapé-lit de fer. Nous dormons fenêtre fermée. La pièce, remplie des peintures de mon frère, donne sur un jardin. Un jardin collectif. Les appartements de l’immeuble sont occupés par des vieillards. Personne n’utilise ce jardin. Il pleut. Gala descend le store. Il fait nuit. Je rêve que des inconnus creusent la terre dans le jardin. Tu les entends, dis-je à Gala. Elle écoute. Ils enfouissent des tuyaux, lui- dis-je. J’ai cette explication: ils venaient de jour mais désormais le jour ils travaillent alors ils creusent pendant la nuit. Ils enterrent des tubes, peut-être qu’ils enterrent aussi des cadavres, dis-je. La porte de l’immeuble grince. L’un des hommes est rentré. Il approche. Je me dresse dans le lit, veux me porter au devant de lui, mais je tombe. Ses pas deviennent lourds. Il sera bientôt devant notre chambre. J’aimerais le repousser, mais mes efforts n’y peuvent rien, je rampe comme un vermisseau. Pour faire fuir l’intrus je veux crier, de ma gorge ne sort qu’un gémissement. Quand j’atteins le palier, l’homme est là. Il ouvre la bouche, la ferme. Il ne sait pas parler. Alors il désigne la boîte à plombs, il veut me faire comprendre que nous sommes dans le noir car l’électricité a sauté. Gala me réveille. Tu faisais un cauchemar? Qu’est-ce que c’était? — Je te dirais demain. — Je ne sais jamais si je dois te réveiller, dit encore Gala. Elle se rendort. Le matin, un autre bruit. Dans la pièce à côté. Celle où nous avons la machine a verres, une machine énorme, lourde, archaïque, une machine allemande abandonnée il y a vingt ans par un réfugié de Bucarest, elle sert à polir les verres ébréchés, c’est l’ancien propriétaire de l’Antiquailles qui la fait tourner. C’est lui qui est là, avec la machine, dans la pièce à côté, ce matin. ll la met en marche et sifflote. Un autre bruit, sans rapport avec le travail du verre, une sorte de soupir. Je me lève, je claque la porte de notre chambre. Aussitôt le silence. Plus un bruit. Je l’entends alors éteindre la machine et s’en aller dans le couloir, fermer à double tour l’autre porte, celle qui lui permet d’accéder à la machine sans avoir à me croiser et sortir dans le jardin.