Avoir possédé au prix d’un grand effort maison, voiture, voyages, confort et ne plus rien posséder de cela, voilà le bonheur, bonheur à jamais inaccessible à celui qui crainte de l’effort tient que n’avoir jamais possédé vaut dépossession.
Sans cesse, au lit surtout, je prépare la suite des événements, pose les obstacles, les mesure, change leurs positions. Je me crois aux commandes. Autrefois dans cet exercice je chevauchais le temps sans un doute. C’est de la vie que je disposais, et par pans entiers. Désormais je ne prévois qu’à échéance d’une semaine voire de quelques jours.
Mes opinions braquent les interlocuteurs. Si je les tais l’esprit me pèse, si je les dis je perds des amis et bientôt n’en aurai plus. Et si je les clamais ces opinions? Les voix extérieures rallient des suffrages parce qu’elles ont extérieures. Mais le risque existe qu’on vous brusque alors dans une position de pouvoir. Le pouvoir, cette aberration.
Lecture de J‑J. au Musée d’art moderne de Genève suivie d’un repas au restaurant. A table conversation d’apparatchiks de la culture: bourses et subventions, subventions et postes, postes et carrière. Je suis assis entre deux femmes. D’après la gouaille des françaises. En fait, des Marseillaises. Je fais signe que je ne mangerai pas. Comme il vaut mieux adapter son discours à l’interlocuteur sous peine de commettre un impair — je pourrais me révéler utile — elles me demandent ce que je suis. Ah, vous êtes Suisse? Maintenant qu’il est établi que je ne suis personne, elles échangent les informations du jour: les aides municipales, elles ont fondu, telle élue de droite, un crabe, la maison de la poésie, un beau projet, et pour conclure: Marseille est un ville dure. Oh moi, dit la première, je passe mon temps dans mon atelier. Après quoi elle explique à la tablée qu’il s’agit d’un pauvre atelier avec vue sur la mer, dans un quartier malfamé. L’autre se répand en imprécations contre un commissaire d’exposition. Après cette passe d’armes, les deux artistes marseillaises s’adressent aux Français qu’elles ne connaissent pas: et vous, vous vivez où en France? Il apparaît alors que tous les Français qui sont autour de la table, y compris les Marseillaises, vivent à Genève.