Tous ces gens qui vous parlent, et ne vous parlent plus. Ils ne sont pas fâchés, n’opposent rien, ils sont ailleurs, ils se taisent, ou alors ils ont là, et si vous les rencontrez ils s’étonnent que leur silence vous surprenne; aussitôt ils annoncent qu’il vont vous contacter, et n’en font rien. Gala a prétendu que c’était ma faute. Mes opinions, mes manières. Confrontée à la même réalité, elle manque d’explication. Que chacun se retranche, s’enferme, c’est malheureusement vrai et facile à rapporter au rythme de vie qu’impose la ville et plus généralement, à la bêtise de nos jouissances, mais j’en viens toujours à me dire: ils doivent bien continuer de voir quelqu’un? qui? et pourquoi pas moi?
L’Espagne est peut-être la terre d’avenir. Faute d’imagination l’espagnol est traditionnel et il l’est sans excès. Les cruautés folles de la guerre civile traduisaient le bouillonnement d’un caractère national qui semble avoir été réduit par la prospérité et nous avons aujourd’hui une société dont le rapport à la modernité n’implique nullement la destruction de l’héritage constitutif. Reste la considération des plaisirs de l’esprit. L’art en Espagne est souvent intuitif, de même que la poésie. De la philosophie, il n’y en a pas — elle n’a su se libérer de la théologie et quand elle y est parvenu, elle est tombée au ras du sol, dans la sociologie. La conversation s’en ressent. Il vaut mieux parler de rien, dans la joie, que de s’attacher aux subtilités; d’ailleurs la qualité du soleil n’y invite pas. Que ce soit à Valdepenas il y a vingt ans, ou encore a Avila l’an dernier lorsque je me renseignais sur les Verracos, un certain immobilisme intellectuel se faisait sentir. Vivre en Espagne demanderait ainsi de sympathiser avec le vide et de redoubler la volonté.
Je ne sais si la théorie de la formation et de la déformation de l’esprit par le passage des substances qui en sortent et y entrent — pour parler comme Leibniz — est conçue dans une analogie avec le corps en tant que point de passage physique des aliments et des activités, mais si elle est avérée — ce que je suis enclin à penser — nous avons à nous prévenir sans cesse contre les déformations qu’imposent à notre esprit des éléments extérieurs devenus les vecteurs d’une orientation de l’intériorité de l’être, prévenance que Debord porte à son comble dès les années 1950 lorsqu’il tient en principe que les éléments du réel sont ordonnés à la manière d’une fiction et mis au service d’une idéologie.
Course d’obstacles en ville de Fribourg, Aplo saute sur les toits, les bancs, les murs, grimpe les long des chéneaux, s’éjecte et passe des tunnels. Je le suis quand je peux, je filme en skate. De retour à l’appartement il monte seul en une heure un film avec bande-son qu’avec les moyens technologiques alors à disposition un réalisateur des années 1950 n’eut pas réussi à monter.
Les hommes du gouvernement français, à la tête d’une société divisée et déprimée, viennent d’avoir recours à l’expédient coutumier des systèmes totalitaires: la guerre. Celle qu’il ont déclenché est à l’image du peuple dégénéré à qui elle s’adresse, puisqu’elle consiste à bombarder des enfants munis de kalachnikovs qui s’agitent pieds nus dans le désert du Mali. Les promoteurs de la mondialisation tirent leurs dernières cartouches. Les événements tragiques sont devant nous.
Ecoeuré hier à la réception de ce message que m’envoie un voisin: “si jamais fait gaffe quand tu reserve des billets d’avion sur le net on sait fait bien arnaquer par une soit disante compagnie d’aviation”. Brusque sentiment d’un effondrement général de la culture et de la volonté qui condamne notre avenir. Je lis, je m’écrie et quand je relis pour Gala, elle fait valoir que c’est attristant, mais qu’il ne convient pas d’exiger de chacun… Ce qui me met hors de moi. Comment accepter qu’un adulte, père de famille, possédant un métier et bénéficiant d’une situation bourgeoise s’exprime ainsi? Cela se passe en France. Et l’instruction élémentaire? Qu’advient-il du modèle proposé aux enfants si un tel relâchement est possible chez un jeune adulte et jugé excusable? Ayant claqué la porte de ma chambre pour mettre fin aux explications oiseuses de Gala qui prétend que s’exprimer dans un tel charabia n’a pas de conséquence sur la pensée, j’ouvre le journal de Gide de l’année 1942 où je lis: “Les peuples, autant que les individus, s’abêtissent dans la paresse. Il n’est pas de doctrine plus funeste que celle du moindre effort”.