Tous ces gens qui vous par­lent, et ne vous par­lent plus. Ils ne sont pas fâchés, n’op­posent rien, ils sont ailleurs, ils se taisent, ou alors ils ont là, et si vous les ren­con­trez ils s’é­ton­nent que leur silence vous sur­prenne; aus­sitôt ils annon­cent qu’il vont vous con­tac­ter, et n’en font rien. Gala a pré­ten­du que c’é­tait ma faute. Mes opin­ions, mes manières. Con­fron­tée à la même réal­ité, elle manque d’ex­pli­ca­tion. Que cha­cun se retranche, s’en­ferme, c’est mal­heureuse­ment vrai et facile à rap­porter au rythme de vie qu’im­pose la ville et plus générale­ment, à la bêtise de nos jouis­sances, mais j’en viens tou­jours à me dire: ils doivent bien con­tin­uer de voir quelqu’un? qui? et pourquoi pas moi?

L’Es­pagne est peut-être la terre d’avenir. Faute d’imag­i­na­tion l’es­pag­nol est tra­di­tion­nel et il l’est sans excès. Les cru­autés folles de la guerre civile tradui­saient le bouil­lon­nement d’un car­ac­tère nation­al qui sem­ble avoir été réduit par la prospérité et nous avons aujour­d’hui une société dont le rap­port à la moder­nité n’im­plique nulle­ment la destruc­tion de l’héritage con­sti­tu­tif. Reste la con­sid­éra­tion des plaisirs de l’e­sprit. L’art en Espagne est sou­vent intu­itif, de même que la poésie. De la philoso­phie, il n’y en a pas — elle n’a su se libér­er de la théolo­gie et quand elle y est par­venu, elle est tombée au ras du sol, dans la soci­olo­gie. La con­ver­sa­tion s’en ressent. Il vaut mieux par­ler de rien, dans la joie, que de s’at­tach­er aux sub­til­ités; d’ailleurs la qual­ité du soleil n’y invite pas. Que ce soit à Valde­pe­nas il y a vingt ans, ou encore a Avi­la l’an dernier lorsque je me ren­seignais sur les Ver­ra­cos, un cer­tain immo­bil­isme intel­lectuel se fai­sait sen­tir. Vivre en Espagne deman­derait ain­si de sym­pa­this­er avec le vide et de redou­bler la volonté.

Pass­er à l’acte de Bernard Stiegler est un texte éminem­ment exis­ten­tial­iste où se ren­con­tre le fonde­ment et la véri­fi­ca­tion de la philoso­phie qu’il décline dans ses livres ultérieurs, tout aus­si pas­sion­nants, mais alour­dis par un appareil lex­i­cal qui fait inutile­ment barrage.

Je ne sais si la théorie de la for­ma­tion et de la défor­ma­tion de l’e­sprit par le pas­sage des sub­stances qui en sor­tent et y entrent — pour par­ler comme Leib­niz — est conçue dans une analo­gie avec le corps en tant que point de pas­sage physique des ali­ments et des activ­ités, mais si elle est avérée — ce que je suis enclin à penser — nous avons à nous prévenir sans cesse con­tre les défor­ma­tions qu’im­posent à notre esprit des élé­ments extérieurs devenus les vecteurs d’une ori­en­ta­tion de l’in­téri­or­ité de l’être, préve­nance que Debord porte à son comble dès les années 1950 lorsqu’il tient en principe que les élé­ments du réel sont ordon­nés à la manière d’une fic­tion et mis au ser­vice d’une idéologie.

Quand on est heureux on aperçoit la mort. Non que celle-ci soit red­outable en ce qu’elle met fin au bon­heur, mais parce que le bon­heur étant une sta­bil­ité, la répéti­tion du même est une attente.  En l’oc­cur­rence l’at­tente de la mort.

La société cache le monde.

Au sujet de l’im­mi­gra­tion qui défait nos sociétés occi­den­tales, dans quelques années la reli­gion la mieux partagée s’ex­primera ain­si: “j’ai tou­jours dit que ça fini­rait comme ça”.

Course d’ob­sta­cles en ville de Fri­bourg, Aplo saute sur les toits, les bancs, les murs, grimpe les long des chéneaux, s’é­jecte et passe des tun­nels. Je le suis quand je peux, je filme en skate. De retour à l’ap­parte­ment il monte seul en une heure un film avec bande-son qu’avec les moyens tech­nologiques alors à dis­po­si­tion un réal­isa­teur des années 1950 n’eut pas réus­si à monter.

Les hommes du gou­verne­ment français, à la tête d’une société divisée et déprimée, vien­nent d’avoir recours à l’ex­pé­di­ent cou­tu­mi­er des sys­tèmes total­i­taires: la guerre. Celle qu’il ont déclenché est à l’im­age du peu­ple dégénéré à qui elle s’adresse, puisqu’elle con­siste à bom­barder des enfants munis de kalach­nikovs qui s’agi­tent pieds nus dans le désert du Mali. Les pro­mo­teurs de la mon­di­al­i­sa­tion tirent leurs dernières car­touch­es. Les événe­ments trag­iques sont devant nous.

Ecoeuré hier à la récep­tion de ce mes­sage que m’en­voie un voisin: “si jamais fait gaffe quand tu reserve des bil­lets d’avion sur le net on sait fait bien arna­quer par une soit dis­ante com­pag­nie d’avi­a­tion”. Brusque sen­ti­ment d’un effon­drement général de la cul­ture et de la volon­té qui con­damne notre avenir. Je lis, je m’écrie et quand je relis pour Gala, elle fait val­oir que c’est attris­tant, mais qu’il ne con­vient pas d’ex­iger de cha­cun… Ce qui me met hors de moi. Com­ment accepter qu’un adulte, père de famille, pos­sé­dant un méti­er et béné­fi­ciant d’une sit­u­a­tion bour­geoise s’ex­prime ain­si? Cela se passe en France. Et l’in­struc­tion élé­men­taire? Qu’ad­vient-il du mod­èle pro­posé aux enfants si un tel  relâche­ment est pos­si­ble chez un jeune adulte et jugé excus­able? Ayant claqué la porte de ma cham­bre pour met­tre fin aux expli­ca­tions oiseuses de Gala qui pré­tend que s’ex­primer dans un tel chara­bia n’a pas de con­séquence sur la pen­sée, j’ou­vre le jour­nal de Gide de l’an­née 1942 où je lis: “Les peu­ples, autant que les indi­vidus, s’abêtis­sent dans la paresse. Il n’est pas de doc­trine plus funeste que celle du moin­dre effort”.