Pass­er à l’acte de Bernard Stiegler est un texte éminem­ment exis­ten­tial­iste où se ren­con­tre le fonde­ment et la véri­fi­ca­tion de la philoso­phie qu’il décline dans ses livres ultérieurs, tout aus­si pas­sion­nants, mais alour­dis par un appareil lex­i­cal qui fait inutile­ment barrage.

Je ne sais si la théorie de la for­ma­tion et de la défor­ma­tion de l’e­sprit par le pas­sage des sub­stances qui en sor­tent et y entrent — pour par­ler comme Leib­niz — est conçue dans une analo­gie avec le corps en tant que point de pas­sage physique des ali­ments et des activ­ités, mais si elle est avérée — ce que je suis enclin à penser — nous avons à nous prévenir sans cesse con­tre les défor­ma­tions qu’im­posent à notre esprit des élé­ments extérieurs devenus les vecteurs d’une ori­en­ta­tion de l’in­téri­or­ité de l’être, préve­nance que Debord porte à son comble dès les années 1950 lorsqu’il tient en principe que les élé­ments du réel sont ordon­nés à la manière d’une fic­tion et mis au ser­vice d’une idéologie.

Quand on est heureux on aperçoit la mort. Non que celle-ci soit red­outable en ce qu’elle met fin au bon­heur, mais parce que le bon­heur étant une sta­bil­ité, la répéti­tion du même est une attente.  En l’oc­cur­rence l’at­tente de la mort.

La société cache le monde.

Au sujet de l’im­mi­gra­tion qui défait nos sociétés occi­den­tales, dans quelques années la reli­gion la mieux partagée s’ex­primera ain­si: “j’ai tou­jours dit que ça fini­rait comme ça”.

Course d’ob­sta­cles en ville de Fri­bourg, Aplo saute sur les toits, les bancs, les murs, grimpe les long des chéneaux, s’é­jecte et passe des tun­nels. Je le suis quand je peux, je filme en skate. De retour à l’ap­parte­ment il monte seul en une heure un film avec bande-son qu’avec les moyens tech­nologiques alors à dis­po­si­tion un réal­isa­teur des années 1950 n’eut pas réus­si à monter.

Les hommes du gou­verne­ment français, à la tête d’une société divisée et déprimée, vien­nent d’avoir recours à l’ex­pé­di­ent cou­tu­mi­er des sys­tèmes total­i­taires: la guerre. Celle qu’il ont déclenché est à l’im­age du peu­ple dégénéré à qui elle s’adresse, puisqu’elle con­siste à bom­barder des enfants munis de kalach­nikovs qui s’agi­tent pieds nus dans le désert du Mali. Les pro­mo­teurs de la mon­di­al­i­sa­tion tirent leurs dernières car­touch­es. Les événe­ments trag­iques sont devant nous.

Ecoeuré hier à la récep­tion de ce mes­sage que m’en­voie un voisin: “si jamais fait gaffe quand tu reserve des bil­lets d’avion sur le net on sait fait bien arna­quer par une soit dis­ante com­pag­nie d’avi­a­tion”. Brusque sen­ti­ment d’un effon­drement général de la cul­ture et de la volon­té qui con­damne notre avenir. Je lis, je m’écrie et quand je relis pour Gala, elle fait val­oir que c’est attris­tant, mais qu’il ne con­vient pas d’ex­iger de cha­cun… Ce qui me met hors de moi. Com­ment accepter qu’un adulte, père de famille, pos­sé­dant un méti­er et béné­fi­ciant d’une sit­u­a­tion bour­geoise s’ex­prime ain­si? Cela se passe en France. Et l’in­struc­tion élé­men­taire? Qu’ad­vient-il du mod­èle pro­posé aux enfants si un tel  relâche­ment est pos­si­ble chez un jeune adulte et jugé excus­able? Ayant claqué la porte de ma cham­bre pour met­tre fin aux expli­ca­tions oiseuses de Gala qui pré­tend que s’ex­primer dans un tel chara­bia n’a pas de con­séquence sur la pen­sée, j’ou­vre le jour­nal de Gide de l’an­née 1942 où je lis: “Les peu­ples, autant que les indi­vidus, s’abêtis­sent dans la paresse. Il n’est pas de doc­trine plus funeste que celle du moin­dre effort”. 

De ce séjour en Israël je voulais tir­er un petit livre qui expli­querait les posi­tions devant l’his­toire des uns et des autres à tra­vers la façon de se coif­fer et de se chauss­er. Avant de quit­ter Fri­bourg je me suis ren­seign­er en bib­lio­thèque. Pas de livre sur les cha­peaux ou sur les chaus­sures. J’ai emprun­té un vol­ume de l’His­toire des cos­tumes. Un pavé de quelques kilos qui dis­court sur les Touaregs, les Ban­tous et les Inu­its. Le genre d’ou­vrage que l’on met sous le sapin puis à la cave. Dans l’avion je com­mence un intro­duc­tion. Dès l’ar­rivée à l’aéro­port Ben Guri­on (où je crains que les douaniers ne m’in­ter­dis­ent l’en­trée sur le ter­ri­toire en rai­son de mon passe­port déchiré ce qui est à deux doigts de se pro­duire et se répétera une semaine plus tard au moment de regag­n­er la Suisse), j’ob­serve les cha­peaux des ortho­dox­es, les keffiehs, les voiles, les cas­quettes, et les san­dales, les bas­kets, les bottes. Puis le plaisir l’emporte, et je ne fais plus rien. C’est que le temps de la vis­ite n’est pas com­pat­i­ble avec l’ex­er­ci­ce. Pour bien faire, il faudrait sta­tion­ner en dif­férents endroits de la ville, pren­dre des notes sur le vif. Se tenir dans les portes côté arabe, à l’en­trée des maisons d’é­tude juives, devant les hôtels où débar­quent en bus char­ters les touristes africains et aux abor­ds du quarti­er des purs de Méa Shéarim. Il en sor­ti­rait cer­taine­ment un petit texte amu­sant sur le vête­ment en tant que mode d’ex­pres­sion poli­tique et pro­jec­tion de soi.

Rien de plus fasci­nant que les cimetières de Jérusalem au Mont des Oliviers. De la val­lée du Cédron au Carmel du Pater des dizaines de mil­liers de morts atten­dent dans leurs tombes blanch­es le jour de la résurrection.