Mer quelque peu démon­tée ce matin sous un soleil puis­sant. Le bateau de loca­tion partagé avec deux alle­man­des la coupe au bol nous dépose sur un site corallin où nous nageons à l’en­vi au-dessus des mas­sifs. N’é­tant pas fam­i­li­er de l’at­ti­rail masque-tuba j’ai le nez plein, puis je me famil­iarise avec la méth­ode et scrute à tra­vers une eau limpi­de des fonds remuants. Plus tard deux cent pois­sons zébrés tour­nent avec moi: j’en ai sous les pieds, sur la tête et devant le vis­age, cer­tains jouent d’autres attaques. Et le périple suit son rythme d’île en île avec une halte dans une forêt à singe pour un pique-nique de riz. Pleines d’én­ergie les Alle­man­des arrê­tent dix fois le bateau dans l’après.midi et vite har­nachée saut­ent au jus. Craig­nant au moment de par­tir que je sois Français, elles me par­lent dans leur langue dès qu’elles appren­nent ma nation­al­ité et ne revien­dront plus à l’anglais — mais elles demeurent crain­tives; de ces femmes de cinquante ans qui en ont soupé des hommes et n’en­vis­agent plus qu’une rela­tion mater­nelle. A la tombée de la nuit, le cheveu sec et la peau rougie, j’au­rai vis­ité d’ex­cep­tion­nels par­ages marins.

Si plus tard tu veux jouer de la gui­tare comme Jimi Hen­drix brosse-toi bien les dents.

Ce qu’on vous dit ne va pas sans con­séquences; ain­si ai-je accep­té sur pho­togra­phie la loca­tion d’un bun­ga­low dans l’île surpe­u­plée de Lippe. Debout sur un radeau amar­ré à quelques enca­blures de la plage prin­ci­pale je mets la main en visière: pas de grande activ­ité — il est 17 heures, le soleil baisse, des bateaux long-tail dansent sur l’eau. Débar­qués pieds nus dans l’eau, je porte la valise de Gala, la pose à plat dans le sable, elle s’assied dessus. Elle me tend un papi­er: Dayan resort. Je pars en quête de la clef. Le bun­ga­low, mitoyen et con­stru­it en dur, est adossé à la généra­trice qui le soir four­nit de la lumière au restau­rant. Nous nous instal­lons. Du bal­con je cherche les chi­nois et trou­ve des Ital­iens. En face, à gauche et à droite. Mais je devrais dire, je les entends car en bons latins ils s’adressent la parole en hurlant, sans s’ex­traire des bun­ga­lows. Des habitués de l’île qui fuient la rigueur de l’hiv­er, négo­cient un for­fait, déposent dès novem­bre enfants et bagages sous les bananiers et con­sul­tent inter­net du matin au soir pour vivre à l’heure milanaise. En face, les grands-par­ents, à droite un cou­ple, puis un autre cou­ple et quelques pièces rap­portées. Les enfants gam­badent entre les tombes des ancêtres de la famille, ancêtres couchés en sable avec offran­des de nour­ri­t­ure fraîche entre nos bun­ga­lows et le château d’eau. Côtés par­ents, physique aborigène et bracelet à la cheville. Intérêts pro­fonds: les pâtes (plus exacte­ment leur forme, que mange-t-on à midi, des fusili ou des penne?) et le café, moulu, tassé, cuit sur le réchaud — la Thaï­lande aime le Nescafé. Con­tre l’I­tal­ie, seul recours après le pois­son et la bière, les tam­pons auric­u­laires. Et puis non, je reviens sur la plage, je con­sid­ère le lieu: une mer­veille. Bruit des vagues qui clapo­tent au pied des tables du restau­rant, falais­es boisées par­cou­rues de pon­tons de bam­bous, lune per­chée. Je rejoins Gala, tassée dans le noir, nous dor­mons, et dis­crète­ment, avant l’aube, je pars marcher. Les macaques déguer­pis­sent à vue. J’ai une carte grif­fon­née et inutile. Après quelques sen­tiers emprun­tés au hasard je descend dans une crique où je me baigne, puis reviens sur la hau­teur et vis­ite les autres plages. A midi, plein soleil. Dans les quar­ante degrés. Les fonds de mer sont vis­i­bles à des kilo­mètres, splen­dides. Soudain, au cen­tre de l’île, une cat­a­stro­phe, une rue. Pour par­tie ens­ablée elle imite nos rues blanch­es: bars, kiosques, épiceries, agences, boulan­gerie, masseuses, bain d’im­ages et écoles de plongées. Sys­tème économique bien pen­sé, on cache ce que le touriste ne veut pas voir mais dont il ne peut se pass­er: la rue est habile­ment noyée sous la végé­ta­tion, on peut donc, à con­di­tion de ne jamais céder à la con­som­ma­tion, imag­in­er que l’île est vierge. Génie com­mer­cial des Thaïs. De même pour les prix de l’of­fre hôtelière. Ils par­courent toute la gamme. Sur la plage où accoste les bateaux (Patthaya beach), des vil­lages de bun­ga­lows qua­tre étoiles avec piscine et serveurs en linge blanc, en enfilade mais en sec­onde ligne, des bun­ga­lows en décrépi­tude adossés aux généra­teurs que les touristes cré­d­ules (mais aus­si les hip­pies milanais) réser­vent sur pho­to. Sur les deux autres plages, l’embarras du choix, et enfin, dans les mansardes des bâti­ments qui flan­quent la rue, au-dessus des fri­gos rem­plis d’al­cool, des dis­cothèques et des téléviseurs, des lits pour les routards pauvres.

Pour mon plus grand bon­heur Jean-Claude Michéa fustige dans le chapitre final de son Orwell, anar­chiste tory, le tra­vail sys­té­ma­tique de légiti­ma­tion du cap­i­tal­isme par les soci­aux-démoc­rates dans l’Eu­rope de l’après-guerre, col­lab­o­ra­tion qui dés les années 2000 s’ap­par­ente pour moi à une com­plic­ité ouverte avec la bour­geoisie nihiliste dont elle obtient une sorte de man­dat: faire pass­er auprès du peu­ple autant de réformes qu’il sera néces­saire pour refer­mer la par­en­thèse démocratique.

Voy­ager, c’est se ren­dre là où on est pas attendu.

Un jour dans deux cent ans cer­tains pré­ten­dront qu’à 75 km de la côte musul­mane de la Thaï­lande des Sué­dois en nom­bre prom­e­naient leurs enfants dans des pous­settes Vol­vo et con­som­maient du yogourt hol­landais livré chaque matin par avion — mais il n’y aura per­son­ne pour le croire. Nous avons affaire ici à l’élab­o­ra­tion d’un mythe proche de celui qui établit les Vikings comme pri­mo-con­quérants des Amériques.

Pas­sion­nante lec­ture que donne Hadot dans son dis­cours inau­gur­al au Col­lège de France de la posi­tion respec­tive de la théorie et de la pra­tique dans les écoles philosophiques grec­ques. Le sys­tème n’est jamais clos, seul importe la con­sti­tu­tion d’un com­pendi­um de pen­sées qui ordon­neront l’ac­tion de façon à trans­former le quo­ti­di­en en expéri­ence philosophique. Très éclairant pour mon pro­jet de philoso­phie exploratoire: organ­i­sa­tion de débat autour de lec­tures partagées en vue de dévoil­er le prob­lème (dans ce cas la con­struc­tion de l’ensem­ble poli­tique à par­tir de l’in­téri­or­ité). La théorie aurait ici un statut proche de celle qu’im­pute Hadot aux Grecs, après quoi l’ex­péri­ence de cha­cun servi­rait de lab­o­ra­toire vivant oppos­able au régime aber­rant de notre société (avec cet avan­tage que, si la société inter­dit le lab­o­ra­toire, elle prou­ve sa nature opp­ri­mante et attir­er l’oeil du com­mun sur l’u­til­ité de l’ex­péri­ence en tant que vari­ante du mod­èle unique).

Retourn­er à Bangkok? Vol­er sur Ran­goon? Les vacances vont nous échap­per. L’anglais est en cui­sine. L’oeil embué, il con­fec­tionne une omelette. Je l’in­ter­roge. Bonne vieille méth­ode: on espère obtenir une réponse dif­férente à force d’in­sis­tance, mais non: Koh Lippe is not the place you’d want to be these days. Gala pro­pose Trat. Je lui mon­tre la carte: Trat est à l’op­posé, séparé de Sat­un par le golfe de Thaï­lande. Et puis le nou­v­el-an chi­nois est sans fron­tière, comme sont les chi­nois. Alors nous prenons un minibus en com­pag­nie d’un polici­er à la retraite qui trans­porte des bidons d’huile de bain, puis louons deux motards qui nous amè­nent au port de Pak Bara et embar­quons sous la pluie à bord d’un bateau rapi­de pour Taru­tao et Lippe ett sur la plage prin­ci­pale Gala, rat­trapée par le virus indi­en, tombe malade.

Blo­qués dans un faubourg de Sat­un, la cap­i­tale de province du sud thaï­landais. Hôtel de com­merce dou­teux, muezzins, et, piège supérieure, nou­v­el-an chi­nois. Nous trou­vons une pen­sion de bois con­stru­ite en sur­plomb d’un jardin que dépar­ent des bananiers. Cham­bre bleue, jaune et verte, lit à bal­daquins, vit­rines en teck, la pro­prié­taire indique par ces choix que nous avons élu domi­cile dans une “guest­house and art café”. J’en­file les tam­pons, je me couche. Gala sort. Un Anglais vit là. Orig­i­naire de Man­ches­ter, la cinquan­taine, crâne de maton, l’oeil embué d’al­cool, le sourire gen­til, la cour­toisie toute bri­tan­nique. Mais dif­fi­cile à com­pren­dre. De Genève, il con­naît le red dis­trict. De Sat­un, il dit: il y a une rue du mas­sage. Je lui demande ce qu’il fait là. Regard vague, pas de réponse. Sat­un — c’est un peu comme si je décidais de lim­iter ma vis­ite de la Suisse à Moudon. Vous tra­vaillez? Il esquisse un geste. “Non”. J’en con­clus qu’il a dû lui arriv­er mal­heur dans une vie précé­dente, mais mon état ne me per­met pas de pour­suiv­re la con­ver­sa­tion (tou­jours le con­tre­coup indi­en), et je me range dans le fond du jardin avec une bouteille de Chang. Gala rap­porte des nou­velles dont celle-ci: inutile de se ren­dre sur Koh Lippe, c’est nou­v­el-an chi­nois, les îles sont pris­es d’assaut.

Nuit sans som­meil par suite d’une intox­i­ca­tion ali­men­taire. Ce séjour est mau­dit. Moi qui vais sans pru­dence et n’ai jamais à en souf­frir. Pour­tant, depuis que j’ai voy­agé en Inde, je sais qu’au lieu de laver les plateaux d’a­lu­mini­um dans lesquels ils versent les cur­rys à l’eau vive les hin­dous se con­tentent de les torchonner.