Si la ville était considérée comme un organisme anthropophage dont la croissance est fonction du nombre d’individus sacrifiés, on expliquerait mieux le déplacement des populations rurales vers les centres puis, ce déséquilibre approchant le point de rupture, l’ouverture de couloirs humanitaires permettant d’acheminer les forces vives du tiers-monde vers le Nord.
Tournée à 4h30 du matin.
Tournée à 4h30 du matin. Je chiffonne les feuilles de plexi sur mon genou, replace l’affiche, mais la pluie qui tombe dru innonde le cadre, pénètre le papier et s’étale sur le plexi. Et je ne suis qu’au début des difficultés. A force de faire de la sous-enchère, les imprimeurs qui travaillent via l’internet proposent des grammages de papier si fins que les encres coulent et déposent sur les feuilles qu’il me faut gratter une à une du bout de l’ongle. Cinq heures de travail pour desservir les deux cent cadres de Fribourg.
Etan sur la simplification de l’homme
Etan sur la simplification de l’homme, processus engagé au moment de l’industrialisation et devenu après la seconde guerre mondiale une arme dans les mains de l’Amérique. Lorsqu’un interlocuteur confirme nos expectations les plus pessimistes il convient de reprendre tout le jugement car le naturel nous pousserait à tenir aussitôt pour vrai ce qui n’est qu’une concordance d’opinions. Et pourtant les signes sont patents: langue dévastée qui tire vers le cri, le grognement. Etat d’imbécilité mental revendiquée comme un titre de gloire. Digestion de la spontanéité des êtres. Multiplication des gadgets, contagion volontaire des esprits. Cécité politique générale. Etan de son côté dresse le bilan en s’appuyant sur le destin de l’image, médium qu’une personne peu rompue à l’esthétique de la photographie comme je suis aurait plutôt tendance à classer au rang des armes de destruction. Et d’énumérer leur circulation appauvrie, leur décryptage naïf, leur consommation compulsive. Nous évoquons l’effondrement culturel de la Mittel-Europa. Le monde d’hier, est le titre de livre consacré par Stefan Zweig à cette fin d’histoire qu’annonçait Nietszche. Intervient ici la question des cycles. Or nous sommes à moins d’un siècle de l’avènement des grands totalitarismes. Un régime industriel divisait alors l’homme pour le recomposer selon des morales collectives. Autrefois adossées à des idéologies auxquelles sacrifiaient les bourreaux de la liberté, ces morales sont de nos jours de stricts nihilismes où le sacrifice de tous doit permettre la grâce apocalyptique de quelques uns.
Les livres sont à commander auprès de l’huissier
Les livres sont à commander auprès de l’huissier au premier étage de la bibliothèque. De ma poche j’extrais la carte de lecteur. Une femme en tchador m’a précédé. Ignorante de la procédure, elle demande des explications. L’huissier a une barbe douce, il est compréhensif, aimable et joue son rôle: il explique. Je ne relèverai pas la tête, ne regarderai pas cette femme. Je refuse de la voir. Admettre qu’elle se trouve là, à mon côté, dans une bibliothèque, non, assez d’insultes! Et puis à quoi peuvent servir ces deux talons de coupons disposés sur le meuble de l’huissier, l’un zébré, l’autre imprimé d’un code barre? Quand vient mon tour, l’huissier dépose ma carte de lecteur dans une anfractuosité du parquet. Affluent des fourmis rouges. Elles grimpent sur le ticket, le recouvrent, le dressent.
- Ne dîtes rien, je dois voir ce qu’il y a au verso de votre ticket et seules les fourmis sont habilitées à le retourner.
- Tout de même, votre bibliothèque pourrait offrir quelques ouvrages à l’emprunt!
- Monsieur, laissez-moi travailler!
Les fourmis dégorgent du parquet et montent sur ma chaussure. Je la retire et bute sur un carton de livres. Des traités, des livres de théologie, de annales historiques. De ces cartons où les bibliothécaires jettent en vrac sous l’inscription “Servez-vous!” les volumes qu’ils n’ont pas le courage de passer à la poubelle.
Jacques de Bourbon Busset. “J.C. me pousse à écrire un long roman. Ce que je ne puis lui dire, car il est lui-même courageusement engagé dans une ample construction romanesque, c’est que ces grandes machines lentes et cérémonieuses m’ennuient. Je ne marche plus, je n’y crois plus. Dieu sait que je ne suis pas enclin à admirer inconditionnellement la nouveauté, mais il faut un minimum d’accord avec la sensibilité de l’époque. Vouloir ralentir délibérément ce qui est rapide, ainsi que me le suggère J.C., c’est se vouer à l’artifice. Ce qui m’intéresse, c’est de faire adhérer au maximum le déroulement des mots et celui des jours. Telle est la loi de la composition, la structure de ce que j’écris. L’ordre existe, mais ce n’est pas moi qui le mets”.
Le régime de la vitesse bouleversé qui ordonne nos actions et notre pensée hypothèque cette partie de la réflexion, mais la critique demeure, et c’est aujourd’hui à la production d’une réalité artificielle destinée à remplacer un monde qu’on se refuse à affronter que travaille le roman.
Dans les quartiers où les hommes se battent pour nourrir leurs familles deux fabriques, l’une de solutions, l’autre de problèmes. Les administrateurs de la fabrique des solutions appellent leurs collègues et passent commande de problèmes. Livrés, ils vérifient qu’ils ont les solutions et annoncent aux hommes qui se battent pour survivre qu’ils n’ont pas de solution. Puis la trouve et en font la propagande de sorte que les hommes leur accordent une puissance qu’ils ne méritent pas et une confiance dont ils sont indignes. L’homme des quartiers constate que sa situation ne change pas. Elle est catastrophique. Mais si les solutions offertes aux problèmes créées dans l’autre fabrique n’existaient pas, ce serait pire. Et les hommes plient l’échine.