Calaferte, Car­nets V: Un cer­tain degré de con­nais­sance ne s’ob­tient que par la voie médiane.

Alors que nous sor­tons acheter le cadeau d’an­niver­saire de Luv, j’ai le mal­heur de vider la boîte à let­tres (je suis par­ti­san d’une inter­dic­tion générale des boîtes à let­tres, chaque émet­teur de mes­sage devant être amené, s’il veut que celui-ci atteigne son des­ti­nataire, à le délivr­er en per­son­ne afin que pèse de tout son poids sur le le con­tenu du mes­sage la respon­s­abil­ité d’un engage­ment personnel).

La presse mil­i­tante alerte sur la pro­priété. L’ar­gent est volé en toute légal­ité moyen­nant des droits votés à la hâte par les Etats. Ter­rains et et bâti­ments pour­raient suiv­re le même régime. En dépit du plaisir qu’il y a à men­er une vie dans une mai­son dont on est le pro­prié­taire, plaisir que j’ai eu l’heur de goûter pen­dant quelques années, je n’ai cessé de remar­quer que le rap­port de pos­ses­sion, sous les coups de but­toirs des corps inter­mé­di­aires, pro­fes­sion­nels agrées, notaires véreux et trafi­quants divers, se dis­tendait. Si l’alerte est aujour­d’hui don­née, c’est que cer­tains con­tes­tataires anx­ieux devi­nent que les Etats en voie de fail­lite sont dans l’oblig­a­tion de trou­ver des expé­di­ents. Et une fois de plus, les grands pro­prié­taires, ceux qui doivent leur for­tune à l’hérédité, c’est à dire au dépeçage con­tinu de la bête, échap­per­ont au régime com­mun. Mis à nu et aban­don­né sur un ter­ri­toire régi par la loi publique le pau­vre hère jouera son exis­tence au gré mou­vant des intérêts égoïstes.

A la lec­ture d’une note évo­quant le car­ac­tère féminin du sym­bol­isme de l’oeuf, il me revient que j’en­trete­nais entre l’âge de 12 et 15 ans une col­lec­tion d’oeufs et, ce qui ne manque de m’é­ton­ner à ce sou­venir, c’est qu’il ait dis­paru de la con­science sans laiss­er la moin­dre trace pour ressur­gir aujour­d’hui. Par­mi les oeufs que je pos­sé­dais, je revois un spéci­men fruste et brun, ouvrage de poti­er, dont je ne ces­sais de me deman­der, en rai­son des irrégu­lar­ités de fig­ure et des coulures som­bres qui enrobaient son ven­tre s’il avait sa place dans une col­lec­tion priv­ilé­giant les galbes liss­es. L’o­rig­ine de la col­lec­tion fut le don par un ambas­sadeur en vis­ite à la rési­dence d’Helsin­ki d’une exem­plaire de nacre jaune. Mon amour-pro­pre avait été touché par ce cadeau. Du reste, si le principe de la col­lec­tion ne m’a jamais intéressé, j’en ai pra­tiqué de dif­férentes sortes, bri­quets, porte-clefs, et bien enten­du tim­bres que j’a­chetais au marché phi­latélique du same­di sur la plaza may­or de Madrid (mais dans ce cas me guidait l’idée de décrou­vrir un exem­plaire rare représen­tant le buste de Fran­co et coté selon mes manuels à 1 mil­lion de pese­tas). La semaine dernière ma mère insis­tait d’ailleurs pour que je lui donne l’au­tori­sa­tion de jeter les six cent boîtes de bières récoltées à tra­vers le monde entre 1980 et 2000.

Jou­bert: “J’aime peu de tableaux, peu d’opéras, peu de stat­ues, peu de poèmes, et cepen­dant j’aime beau­coup les arts”.

Un cour­ri­er me con­firme que je ne suis pas un auteur genevois. En con­séquence je ne puis pré­ten­dre obtenir une aide finan­cière. Le pro­jet de Vis­ite des îles suiss­es en radeau est refusé. Mais enfin que suis-je? Un écrivain gri­son, jurassien, vau­dois? J’ap­pelle. Avant de com­pos­er le numéro, je réca­pit­ule. Mes papiers mil­i­taires sont à l’Am­bas­sade de Mex­i­co, mon apparte­ment de la Casa Dondé dans le dis­trict fédéral où je reçois par­tie de mon cour­ri­er, mon adresse fis­cale est à Genève, mais je paie les impôts en tant que rési­dent étranger dans l’Ain où je suis pro­prié­taire. Au télé­phone une amie admin­is­tra­trice. Elle rit. Je ris avec elle mais je suis ennuyé: la Suisse pos­sé­dant quelques 300 îles cette expéri­ence géo­graphique sur bouée de camion ne peut être expédiée en un week-end. Elle demande où je suis né, et con­clut: tu es un écrivain vau­dois. Cette nou­velle m’as­somme. Bien enten­du, ajoute-t-elle, ça n’a aucun sens, mais c’est le règle­ment. L’écrivain genevois est celui qui habite le can­ton. Il ne me reste qu’à remon­ter le Rhône jusqu’à Lausanne.

Lec­ture et con­ver­sa­tion autour de 45–12, retour à Arava­ca à la Librairie Albert-le-Grand de Fri­bourg. Avant l’heure un per­son­nage passe la porte la main ten­due et demande l’au­teur aux caiss­es. La patronne le ren­seigne. Il s’ap­proche et me remet une carte de vis­ite dont une face représente un paysage enneigé des Préalpes gruyéri­ennes. Au ver­so son nom et ses qual­ités: pein­tre, écrivain.  Je con­nais ces crêtes que j’ai admirées pen­dant des années depuis la ferme famil­iale d’Oron, hauts de Saint-Mar­tin, Dent-de-Lys, Molé­son. Le vis­i­teur tient mon livre des deux mains devant son vis­age couper­osé, le passe sous le bras et demande où est l’édi­teur. Il est en retard. Je vais l’at­ten­dre, dit l’homme qui faire comme il dit, par­courant d’un oeil con­cerné les plateaux de livres, atten­tif de fait au seul mou­ve­ment de la porte qu’à son grand désar­roi per­son­ne ne fran­chit pen­dant cinq min­utes. Plus tard vien­nent des amis et nous par­lons. Enfin, au bout de quelques vingt min­utes, je désigne le pein­tre à Alex Loye. L’homme lui remet sa carte et tire d’une sacoche un man­u­scrit ser­ré dans une chemise bleue. Rasséréné, il s’ap­proche alors de moi :
- Je vais tout de même vous acheter un livre.
Sur demande, je le para­phe, il le range dans la sacoche à la place du man­u­scrit bleu et sort. Ce qu’il ignore c’est que l’édi­teur s’est excusé et qu’Alex Loye le remplace.

Effrayé par mon état de cor­rup­tion, pas tant physique — les attaques de l’âge et des adju­vants sont néces­saires — que spir­ituel. M’échap­pent peut-être à jamais tout un reg­istre de la con­nais­sance intérieure. Or sans la prise qu’elle offre en dotant notre monde immé­di­at d’un arrière-monde nous sommes mêlés sans relâche au pugi­lat et repliés sur notre con­di­tion ani­male, Je cherche vers quelle pente ascen­dante organ­is­er mes forces claires.

Chambre sur la plaza mayor de Ségovie

Cham­bre sur la plaza may­or de Ségovie pos­sé­dant son bal­con en catelle et fer forgé. Aus­sitôt descen­du de vélo, cent pom­pes, la douche puis la bière près de l’Aque­duc où la présence des touristes atténue la morosité des Espag­nols. Frère fait révis­er sa potence. Il lui en coûtera le prix d’un café en Suisse et encore, le mécani­cien se jus­ti­fie. Au moment de regag­n­er l’hô­tel, d’autres cyclistes, Muni­chois, venus de San Sebas­t­ian, qui pointent les défauts d’une France en perdi­tion dont l’Alle­mand, une fois de plus, est le bouc-émissaire.

Jeu de pistes en ville

Jeu de pistes en ville où nous cher­chons des chaus­sures de course haut de gamme ridicules et voy­antes. Un mag­a­sin de sport de la périphérie en pro­pose un paire des­tinée au Triathlon dont le gar­nissage flu­o­res­cent compte cinq couleurs et des motifs imprimés. Hélas la bonne taille manque. Com­merçant, le vendeur envoie son cousin à moto à Ségovie. Le lende­main, nous sommes de retour. La taille cor­re­spond, pas le mod­èle. Le vendeur dépité nous regarde par­tir. Plus tard nous buvons de petites bières dans un bar où l’on nous offre cala­mars, salpi­con de mariscos, tor­tilla, champignons à l’ail — un de ces endroits hors du temps où le cal­cul n’en­tre pas — puis pour­suiv­ons la recherche. En basse-ville, autre mag­a­sin de sport et autre atti­tude: les vendeurs sont incré­d­ules. Nous essayons des chaus­sures, posons des ques­tions, leur flegme indique qu’ils ne pren­nent plus les clients au sérieux, que d’i­ci quelques jours ou quelques heures, ils fer­meront. Nous achetons les chaus­sures et des paires de san­dales à prix bradés mais ils ne se dépar­tis­sent pas de cette atti­tude. Lorsque nous sor­tons, ils se tien­nent debout der­rière le comp­toir, occupés à se con­va­in­cre qu’ils ont fait une vente.