A quatre heures, après avoir mangé des patates, de la semoule, de la salade, des saucisses, des palourdes, bu du vin et du feu, je me suis endormi sous le soleil. Le pont du bateau était cloué de planches. Je me suis demandé de quoi était fait la coque, mais le sommeil m’a pris. Nous naviguions sur un lac minuscule près de Navalperral et je ne doutais pas que ce lieu fut celui que Dieu nomme le labyrinthe muré.
J’aimerais
J’aimerais que l’on pense à moi. Cela a‑t-il un sens? Que l’on m’aime. J’ai de la chance, je suis aimé. Alors, la reconnaissance. Cette vérification de l’existence dans l’espace partagé. La disparition, la production d’une invisibilité qui nous soustrait du champ de vision, voilà qui est sain. Mais il faut être senti, apprécié, aimé de ceux que l’on aime. Le reste n’est que supercherie et points de plus-value qui ouvrent au mitan de l’esprit, pour qui garde le bon sens, des abîmes.
Personne ne lit
Personne ne lit plus. Cela change-t-il quelque chose à ma fois dans l’écriture? J’ai écrit parce que je me sentais seul, puis, étant seul, j’ai écrit. Si à l’avenir je suis forcé de penser et d’agir avec le groupe, j’écrirai pour m’en distinguer. Si l’on me marque pour me ramener au destin collectif, j’écrirai pour me situer. La foi est la seule limite que rencontre l’écriture. Un espace de jeu plus vaste que domine le silence. La plume tombe, l’effort continue par delà le corps et l’esprit propres. Les hommes qui font le théâtre quotidien s’en retournent; il n’est plus besoin d’aucun artifice de construction entre soi et soi-même. Dieu apparaît comme géographie unique, sans matière et sans limite, il n’y a plus de chemin; la mort n’est plus qu’un moment sans conséquence dans un état déjà commencé.
Colombes de Gimbrède
Je garde des colombes de Gimbrède excellent souvenir. Rien de précis, mais une musique, une présence. Longtemps je pensais qu’elles étaient de passage. Lorsque je compris qu’elles étaient attachées au village, aux quelques maisons qui composaient la bastide, elles me devinrent précieuses. J’appris à les distinguer de ces grosse colombes au vol pataud que le voisin nourrissait pour en faire repas. Les unes ne quittaient guère la tôle ondulée de leur abri, les autres décrivaient des cercles dans le ciel et se posaient au gré des heures sur le clocher, la place ou sur ma fenêtre. Dans leurs déplacements, elles sifflaient. A l’aube, leur chant tirait le village du sommeil.
Devenir le maître d’un animal
Devenir le maître d’un animal domestique. Que cherche-t-on à se prouver qui ne l’est déjà? Enfant, j’avais, comme ont les enfants, une affection enchantée pour le berger allemand que mes parents m’avaient donné. Puis un jour que j’étais en vacances en Suisse, de bon matin ma grand-mère décroche le téléphone. J’entends parler à mi-voix. Prononcé en français dans une conversation en bernois, le mot “mort”. Ainsi distingué il atteint mon oreille de dormeur à cette époque déjà sensible au moindre bruit. Je me souviens d’avoir aussitôt pensé: papa est mort. Au petit-déjeuner, ma grand-mère ne dit rien. Je bois le café au lait, je mange le Gruyères, j’attends. Quand j’ai fini, elle parle.
- Il est arrivé quelque chose à Ulysse.
Que je me souvienne cela ne m’a pas autrement affecté. Certes, j’ai regretté pour le chien que celui-ci soit mort en tant que chien, mais j’avais, et j’ai toujours dans l’idée, qu’il s’agit d’un règne différent, sans mesure commune, présenté comme tel du fait de l’empathie absurde de quelques hommes qui faute de trouver une réception humaine à leurs sentiments les déplacent dans une bête dont ils font une partie d’eux-mêmes.