Et en effet, je n’écoute pas quand je ne veux pas entendre. Le moyen le plus sûr est alors de poursuivre avec toute sa faculté de concentration un raisonnement difficile. Cela m’arrive au théâtre. Heureusement, je n’y vais que par obligation donc rarement.
Parents
Au salon du livre de Morges, M. vient à ma rencontre.
- Mes parents sont morts. D’abord mon père, puis ma mère. Une période difficile.
- Et tu as dû débarrasser leur appartement de Lyon.
Elle me regarde sidérée.
- Comment le sais-tu?
J’ai vu les parents de M. une fois, il y a trois ans. Les gens partent de l’idée que vous n’écoutez pas.
White
L’honnête Nicolas Bouvier, le faiseur Kenneth White. Je les ai entendu de pair, lors d’une lecture donnée à la salle communale des Eaux-Vives en 1990. Bouvier, fatigué, bientôt mort, lisait avec attention un texte sobre et juste. White, intelligent, se tenait. Mais quelques années plus tard, lorsque je l’ai revu dans les bureaux de Métropolis à Champel, il était devenu un homme qui se donne en spectacle, qui existe à travers son public, qui rit de ses propres facéties, comportement d’ailleurs répandu chez les anglo-saxons.
Errants
Certains des couloirs de l’usine désaffectée où nous vivions étaient fréquentés par des dégénérés. J’en repérais deux. L’un, coiffé d’un bonnet de laine difforme, la mine épatée, pataugeait dans des baskets sans lacets, paraissait aphone. La police l’utilisait pour obtenir des renseignements sur les réseaux de squatters : on l’apercevait auprès des inspecteurs les jours d’évacuation. L’autre, exalté, dithyrambique, fou, semblait habité des démons. Il s’exprimait en français avec un accent allemand, mais trop vite et avec trop d’énergie pour ne pas laisser deviner un état modifié. Avec quelques clochards, la plupart jeunes, ils erraient dans la ville et dans l’usine. Lorsqu’ils étaient par trop désœuvrés, ils ‘enculaient les uns les autres.
Protection
Au guichet de la bibliothèque cantonale, comme je rapporte une livre fait pour durer (du moins je le souhaite et l’espère, Pascal Quignard, Les Désarçonnés), je m’aperçois que j’ai corné les pages. Discrètement, tandis que l’employé vérifie ma carte de lecteur, je lisse. Le volume est neuf. Je l’ai tenu sur moi quelques jours, l’ai manipulé sans excès. Or il a vieilli. Je me souviens que l’une des tâches qui m’étaient confiées au titre du travail des étudiants consistait à plastifier les livres du département de philosophie. Il semblerait que l’on choisit désormais de jeter et de remplacer.
Acablar
Acablar, que j’écris ces jours à Domeren, deux mil mètres, sous tente et sous la pluie. Même technique de composition qu’ Ogrorog mais sans le fil conducteur, trop évident, du voyage — plutôt, du déplacement. Ainsi, j’aurais souvent à passer par le chas de l’aiguille pour que tiennent ensemble des notes disparates. Dans l’immédiat, elles s’attachent à la nature et à l’histoire des idées, mais il va en venir d’autres et alors il faudra beaucoup de fil.
Politique
Cette nuit un rêve m’explique, et je signe sans comprendre, mon idée politique. Immeuble coquet. Je sors par un jardin entretenu, fleuri, encadré de baies. Le gardien m’ouvre le portail. Deux femmes vêtues de noir s’éloignent. Je reconnais L. et sa mère. La fille s’abrite derrière un paravent de cuir, la mère tient une casserole devant son visage. Elles vont à prière. D’ailleurs, j’ai toujours su qu’elles étaient juives, mais la casserole, me dis-je, c’est un peu démonstratif. Cependant une manifestation s’organise devant l’immeuble. Le gardien se porte à mon secours, m’ouvre le chemin. Laissez, lui-dis-je, je vais faire entrer le peuple. Le gardien, aussitôt rejoint par des dignitaires, est affolé: vous n’y pensez pas! J’ouvre le portail, le peuple se répand dans le jardin. Voilà, dis-je, vous pouvez avancer jusqu’ici, pas un centimètre de plus! Puis j’entre dans l’immeuble. Intérieurs cossus, cheminée, chaleur. Un ministre me talonne. J’empoigne son chignon et le traîne dans l’escalier. Ne croyez pas que je vous respecte parce que vous êtes ministre! A l’étage, des filles nues et offertes. Je leur parle et m’assieds sur des coussins, je leur fais comprendre que je ne suis pas du genre à profiter et je rentre dans mes appartements. A peine ais-je embrassé ma famille que des camelots déversent sur la table du salon toutes sortes de produits dont ils vantent les qualités. Je m’interroge sur le bien-fondé de la démarche. Dois-je les mettre à la porte? Sont-ils vraiment entrés sans demander? Un skate retient mon attention, mais je ne veux pas le montrer, notre vie privée serait mise à mal. Je descends dans l’atelier voir les conditions de vie des pauvres gens qui fabriquent cette camelote. S’ils veulent prendre une pose, dis-je au contremaître, je vais les remplacer.