Personnes qui insistent pour vous rencontrer, se mêlent de vous comprendre, vous écoutent, à qui vous donner votre attention, votre temps et des signes indiquant votre désir de poursuivre le dialogue et qui, au terme de cette première rencontre, jamais plus ne se manifestent, comme si elles avaient vérifier une hypothèse ayant trait à votre caractère ou encore épuiser toute leur puissance d’amitié dans cet échange inaugural.
Librairie
A Neuchâtel, à la fois ravi de découvrir coup sur coup trois libraires d’ancien et déçu lorsque je comprends qu’à l’heure où je quitterai le bureau de fiduciaire ils seront fermés pour la pause de midi. Or, après mon rendez-vous, l’une des ces boutiques, à en juger par la lumière qui sourd de l’intérieur, est ouverte. La pancarte le confirme: l’horaire du matin s’achève à 12h30. Je pousse la porte, salue, consulte ma montre, constate qu’il est 12h39 et mes espoirs à nouveau s’envolent; mais le libraire me rassure, je dispose de mon temps.
Les étagères encombrées offrent des volumes sur deux rangées, de sorte qu’il faut retirer les livres placés à l’avant pour lire les tranches de ceux qui sont placés à l’arrière. Plusieurs livres me retiennent, des Interviews imaginaires de Gide, dont je n’arrive pas à déterminer s’ils sont de la plume de l’auteur des Paludes et un Masse et puissance de Canetti dont je lis le début du chapitre sur le devenir des religions d’Etat, mais dans un cas comme dans l’autre, ces livres qui appartiennent à des collections rares sont chers. J’hésite tout de même à les acquérir, ne serait-ce que pour éviter que cette librairie, faute de clients, ne ferme (comme il vient d’advenir à celle de Fribourg), puis annonce sans hypocrisie que je compte revenir bientôt tout en m’informant de l’horaire complet.
- Oh, ne vous inquiétez pas, je ne ferme jamais! Vous voyez ces enveloppes? En mon absence, il vous suffira d’y glisser l’argent.
Enfant
Neige douce et légère sur les toits, dans les arbres et au loin, vers le Schönberg, sur les collines, les fermes. Les journées sont courtes, la nuit tombe vite; l’appartement encore vide, résonne. Gala et moi partageons la seul lampe disponible. J’écris en regardant, de l’autre côté de la rue, la façade éclairée de la maison Jugend Stil, Gala trie des documents sur la table rabaissée de la cuisine dont je n’ai pas réussi à remonter les pieds après le transport de déménagement. Plus tard je descends acheter de la bière et une plante rue du Jura tandis que des centaines de voitures avancent au pas. Un enfant me dit bonjour.
Etat
De Fribourg à Neuchâtel en train pour aller signer chez le fiduciaire le dossier de 47 pages qui lui permettra d’attaquer l’Etat de Genève pour sa gestion abusive de mon dossier fiscal. Une demi journée de plus à travailler pour des fonctionnaires dont toute l’activité consiste à détruire du temps.
Lecture commune
Dès que l’on échange sur une lecture commune, les éléments de connaissance que nous en avons retiré semblent se mettre en place et, alors qu’ils apparaissaient jusqu’ici flottants, s’inscrire sous une forme stable dans notre mémoire. Plutôt que le signe d’un processus de connaissance qui aboutit, il y faut y voir la production collaborative, par deux interlocuteurs, d’un énoncé original, fondé sur la compréhension incertaine que ceux-ci avaient du contenu du texte.
Faux internationalisme
Utilisé dans le domaine politique le concept girardien du bouc émissaire permet à la gauche de stigmatiser la rhétorique des nationalistes lorsqu’elle désigne l’immigration comme une des causes de la crise de nos sociétés occidentales. Ce faisant, la gauche nie l’histoire propre et le fondement traditionnel de nos démocraties au profit d’un internationalisme fondé sur le repentir (colonisation, traite, nazisme, etc.). Or, c’est précisément sur l’instrumentalisation de ce repentir que le plus agressif des tous les mouvements de droite, le néolibéralisme, compte pour rallier la gauche à son entreprise de destruction des démocraties via l’immigration et la réduction de la personne à un producteur-consommateur désorienté.
Colle
Rentré de Bristol en soirée, je commence la tournée de colle à 3h30, par une nuit agréable. Jusque vers 4 heures, rues foncées que le brouillard anime, voitures rares d’où s’échappe de la musique. La torche frontale que je porte sur la casquette me permet de tirer à souhait des objets du vide, pans de clôtures, poteaux, bords de trottoirs. Le silence, que je n’avais pas imaginé aussi entier (mes dix ans de tournées nocturnes se passaient dans Genève) me gêne: à la fermeture, les cadres d’affichage claquent avec violence émettant un écho dont je crains qu’ils ne réveillent les dormeurs parfois installés, dans les quartiers résidentiels, à moins de trois mètres de mon travail. Dès 5 heures, le trafic s’intensifie et je m’étonne de croiser les premiers piétons, lavés et coiffés, qui se dirigent, le port droit, le visage éteint, vers les transports. Mais ce qui retient mon attention, c’est, dans le quartier de Beaumont, avant six heures, cette femme qui porte dans les bras sa fille endormie, un cartable sur le dos. Probablement la mère prend-t-elle son tour de travail à l’aube et dépose-t-elle sur son chemin la gamine qui aura à attendre une bonne heure avant que la cloche du préau ne sonne la rentrée des classes. En son nom, je prend plaisir à vitupérer contre la dureté du système qui protège certains des souffrances qu’il inflige à d’autres. Et comme mère et fille s’en vont, je songe aux deux années que j’ai passé à Lhôpital, partant de nuit, autour de 5h00, sur une route de demi-montagne, sinueuse et inégale, pour déposer à leur école de Genève les enfants, revenant de nuit pour cuisiner, faire les devoirs, mettre au lit et dormir seul dans la maison avant de repartir, avant le matin, dans l’autre sens. Cependant, à 7h15, comme s’achève ma tournée, dans le noir toujours, je regagne l’appartement rue Jean-Gambach, mon pain dans le sac d’affiches, me douche, coule du café, allume la radio, m’installe, prépare des tartines et mange longtemps, avec satisfaction. Ce n’est qu’ensuite, en pianotant sur le clavier pour trier les mails que je m’aperçois — ce qui aussitôt met de la sueur à mes temps — que j’ai oublié un client: je renfile mon pantalon d’ouvrier, remplis les poches avec la spatule, les clefs à cadres, le scotch, le couteau, les chiffons, charge les affiches oubliées dans le sac à dos et recommence la tournée.
Traction verticale
Aux arbres l’hiver mit des feuilles si longues que les voisins commandèrent une équipe d’arboriculteurs. Mais aussitôt les feuilles coupées et empilées, de nouveaux arbres poussèrent. Effrayés les voisins mandatèrent une entreprise de construction générale. Celle-ci réalisa un silo de béton autour de la demeure. Une semaine plus tard, une feuille vorace, à l’aspect métallique, s’introduisit par la porte et remua parmi les meubles; les voisins firent murer les issues. Désormais, ils quittaient leur demeure par le toit, à bord d’un hélicoptère. Dès février, une chaleur étrange envahit les sous-sols. Au printemps, elle monta dans les étages. Peu après les racines percèrent les dalles et les arbres crûrent à travers les étages et le toit. Les voisins firent étudier un projet de station aérienne. Faute de carburant, les ingénieurs proposèrent d’installer le prototype sur les branches faîtières du plus grand des arbres. Aussitôt installés dans leur nouvelle demeure, les voisins eurent à se défendre contre la poussée des feuilles dont la volubilité au mois de mai était extraordinaire.