Que l’argent soit l’outil privilégié des grands fossoyeurs, nul doute, mais que cet argent, au terme d’un processus long de pourrissement des relations humaines soit aujourd’hui, en tout impunité, imprimé par certains pour exploiter le commun des hommes et fabriquer une pauvreté nécessaire au maintien de leur statut, voilà qui donne envie de jeter des bombes.
Violence
Effroi des femmes (celles qui ont conservé leur féminité, dont le nombre se réduit) devant la représentation de la violence. Savoir secret, enfoui, sur la personnalité, elle-même enfouie, du mâle. Il est de fait que la représentation de l’affrontement corps à corps, non pas contingent, par exemple dans une bagarre de rue, mais nécessaire, dans un contexte guerrier, représente également pour nous, les hommes, une possibilité entre toutes négative. Apparaît alors le jeu sous contrainte de l’existence contre la mort qui implique la suspension immédiate de la liberté. Hélas, l’élément viril, disons bête, nous représente en parallèle l’idée de l’emporter et c’est cela qui effraie la femme: ce piège.
Triste théâtre
Apprenant qu’on emmène mon fils voir deux spectacles de théâtre, je prends aussitôt le téléphone et persuade sa mère de le retenir à la maison, promettant de rédiger à l’intention du professeur une dispense. Car enfin, apprendre qu’on mène son enfant écouter et voir du Shakespeare et du Rousseau (soit dit en passant, comme s’il s’agissait d’un dramaturge) est compréhensible, mais entendre que dans le premier cas, la pièce est mise en scène par Omar Porras (personnage dont la place est dans un cirque) dans une version chinoise surtitrée, et que pour le second cas, la présentation est le fait de Dominique Ziegler, écrivain au talent pataud, a de quoi fâcher. La liberté atteint ici son degré le plus bas: l’inertie est facteur du choix. Sont présents dans le milieu théâtral (huile de coude), Omar Porras et Dominique Ziegler, c’est donc eux qu’on va solliciter pour introduire les élèves à la grande littérature. Et puis, rien de tel — croit-on — que de faire appel à de grands enfants pour parler aux enfants. Triste démarche.
Don
Ce défaut de reconnaissance chez les enfants, qui n’est pas de l’ingratitude, laquelle suppose la reconnaissance. Ils savent cette aide, ces bienfaits, cet amour qui leur sont portés et les grandit, mais ne peuvent les reconnaître, c’est à dire y revenir et les rendre conscients qu’au moment où ils deviennent à leur tour aptes à aider, bien faire, aimer, de sorte que ceux qui ont donné, le plus souvent, ne peuvent constater le bénéfice de leur don.
Réveil des enfants
Ce matin un enfant chargé de sacs traverse courbé le préau encore plongé dans le noir. En 1979, mes parents en visite en Suisse, je dormais chez une amie espagnole, près de Madrid, dans un salon souterrain encombré de tableaux dignes d’être accrochés aux cimaises du Prado. L’école se trouvait à trente kilomètres, près de la Castellana, une bus m’y emmenait. Il passait sur la nationale à heure fixe et je priais donc notre amie de me réveiller à temps. Chaque soir, elle promettait de le faire et chaque matin, le jour levé, le bus parti, elle s’excusait:
- Mais on ne peut pas réveiller des enfants et les envoyer ainsi dans la nuit!
Intranquillité
Ce mot d’intranquillité, assez laid, mais bien utile au moment de qualifier notre état de rejetons du modernisme. L’accumulation d’intelligences diverses, la contradiction native résolue par toutes sortes de religions et de philosophies désormais elles-mêmes mises en contradictions nous condamnent à nous fuir sans cesse. La sympathie de l’agriculteur pour ses champs et ses vaches offre un contrepoint évident. Je ne veux pas faire de romantisme, cette sympathie est aussi une pesanteur, une liberté engluée, mais tout de même, que ce soit dans le domaine des idées ou dans le jeu banal des jours, comment en est-on arrivé à incarner des positions aussi instables? Il se pourrait même, que l’intranquillité opère comme une maladie dégénérative. L’agitation nietzschéenne (pour prendre une figure intellectuelle) bientôt incarnée, c’est à dire, faite chair, sans plus de motifs, de mots, d’opérations mentales. En début de semaine par exemple, ce garçon d’une vingtaine d’années assis à mon côté lors d’un voyage en train: en trois quart d’heure, jamais il n’est parvenu à rentrer en lui-même, se débattant avec son sac, puis sa chemise, son abonnement, laçant ses chaussures, retournant à sa chemise qu’il boutonne, se coiffant, cherchant son reflet dans la vitre, vérifiant le contenu de son sac, s’installant enfin pour écouter de la musique, mais bientôt relevé et recommençant toute la série des actes destinés à anticiper la sortie du train.
Etats-Unis
La coupure historique. Les colons Irlandais qui s’embarquent en pionnier pour l’Amérique sont les parias du royaume. Illettrés, ils sont sans histoire. Quittant l’Europe, ses guerres, son régime de propriété, ils se tournent ver l’avenir et vers l’invention. A cette fin établissent avec la nature un rapport d’utilité dont la démocratie à l’américaine est l’émanation. Trois siècles plus tard, l’Empire. Aujourd’hui finissant. Motif qui exacerbe les tensions, et accélère le programme d’acculturation que tente de faire passer par le force les Etats-Unis et à un moindre niveau ses alliés anglo-saxons (rôle éclairant dans cette hypothèse de l’Australie). Quoiqu’il en soit, fouillé avec intelligence, je prends le pari que ce problème de coupure historique expliquerait en partie la tentation diabolique de simplifier l’homme, de le réduire, bref, de le priver de son humanité.